Les Caraïbes. Ce nom sonne comme un rêve. Il résonne en nous comme une promesse de vacances, de bien-être, de détente et de distraction. La seule évocation de ce nom, les Caraïbes, suffit à nous renvoyer des images de plages au sable blanc, de ciel bleu, de mer turquoise et de cocktails sirotés à l’ombre des cocotiers. Ce serait une parenthèse, une bulle hors du temps, une simple carte postale. Faux. Car derrièrel’image paradisiaque de cette carte postale se cache un texte que personne ne lit. Pourtant, à y regarder de plus près et en faisant l’effort de lire entre les lignes, on s’aperçoit vite que tout est loin d’être parfait.

Les Caraïbes sont un espace qui regroupe vingt-cinq Nations indépendantes et quatorze territoires. Aujourd’hui, si la majorité des pays situés dans le bassin caribéen ont aboli la peine de mort, en droit ou en pratique, beaucoup restent encore fermement opposés à son abolition. Cuba, Antigua-et-Barbuda, les Bahamas, la Barbade, Belize, la Dominique, le Guatemala, la Jamaïque, la Guyana, Saint-Vincent-et-Grenadine, Sainte-Lucie et Trinité-et-Tobago sont toujours actuellement considérés comme rétentionnistes.
En effet, bien que la plupart de ces pays n’aient pas procédé à des exécutions depuis longtemps, ils refusent tous catégoriquement de prendre un quelconque engagement international qui irait dans le sens de l’abolition et conservent tous dans leur Code pénal et leurs législations respectives des procédures de recours à la peine capitale. Aussi, neuf États caribéens ont-ils systématiquement voté contre la Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies appelant à un moratoire mondial sur les exécutions. Pire, six d’entre eux, ont même signé chaque Note verbale de dissociation dénonçant cette Résolution, preuve s’il en faut que la peine de mort représente un usage à ce point ancré dans certaines mentalités de la région que l’on cherche à tout prix à le défendre.

Effectivement, pour beaucoup, la peine de mort est une pratique légitime dans les Caraïbes et qui fait parfaitement sens au regard du contexte d’insécurité que connait la région. Très récemment, Raúl Castro, le président de Cuba, alors même que son pays n’a pas exécuté depuis 2003, argumentait d’ailleurs en ce sens en disant que:« Oui, nos lois permettent la peine de mort. Cette action a été suspendue, mais c’est dans les textes, et depuis que nous en avons suspendu l’exécution, cela n’a fait que stimuler les actes d’agression et de sabotage contre mon pays ».

Cependant, s’il est vrai que l’insécurité n’a cessé de grandir et que le nombre d’homicides, en constante augmentation depuis 1995, fait effectivement des Caraïbes l’une des régions les plus dangereuses du monde, la corrélation établie par Mr Castro n’en reste pas moins totalement erronée. La peine de mort ne résout en rien l’insécurité, chiffre à l’appui. En effet, selon l’étude mondiale sur les homicides de l’UNODC (l’office des Nations unies contre la drogue et le crime) publiée en 2011, sur les dix pays où le taux d’homicide par habitant est le plus fort, huit sont des pays qui maintiennent la peine de mort dans leurs lois. Au contraire, sur les dix pays qui détiennent les taux d’homicides les plus faibles par habitant, huit sont des pays considérés comme abolitionnistes. La peine de mort n’empêche donc en rien les crimes, au contraire, et on le voit alors ici très clairement, l’argument de la dissuasion ne tient absolument pas la route.

Si, au regarde de ces chiffres, il est alors absurde d’imputer à l’abolition de la peine de mort une quelconque hausse de l’insécurité que connait malheureusement la région, il serait alors bon que tous s’inspire de la phrase de Mr Adriel Brathwaite, ministre de la justice de Barbade, pays pourtant rétentionniste, qui expliquait récemment et à juste titre qu’ « il y aura toujours des crimes, mais ce que nous devons faire, c’est de réduire les conditions qui poussent les gens à commettre ces crimes et en tant que Nations, il vaut mieux dépenser notre temps, notre argent et notre énergie à essayer de s’attaquer à ces problèmes ».

Par ailleurs, on peut se féliciter que, depuis une dizaine d’années, en même temps que les exécutions soient devenues de plus en plus rares dans la région, la jurisprudence caribéenne en matière de restriction du recours à la peine de mort ce soit également développée. Par exemple, la CCJ (Cour de justice des Caraïbes) crée en 2005 a rendu, dès 2006, sa première décision relative à la peine de mort en affirmant que « l’imposition obligatoire de la peine de mort viole le droit à la vie en raison de son caractère arbitraire et de son échec à restreindre son imposition aux seuls crimes les plus graves ». D’autre part, la Cour suprême de la Caraïbe orientale, le Comité judiciaire du Privy Council ou encore le Cour interaméricaine ont toutes récemment statué en prenant position contre la peine de mort.

Pour autant, les différents organismes de défense des droits de l’homme ou les organisations de la société civile qui travaillent sur la question de la peine de mort ont toujours autant de mal à se faire entendre et peinent à franchir le dernier palier de leur combat qui conduirait à une abolition généralisée de la peine capitale dans cette région. En effet, certains Gouvernements, sous couvert de se faire le relais des opinions publiques, résistent encore farouchement à l’idée de l’abolition et empêche toute progression de cette idée.
Aussi, parce qu’il est grand temps de se préoccuper de l’envers de la carte postale et pour soutenir la dynamique de lutte contre la peine de mort dans cette région, Ensemble contre la peine de mort s’associe aujourd’hui pleinement à l’initiative de la Coalition mondiale contre la peine de mort qui fait des Caraïbes la zone cible de la prochaine Journée mondiale contre la peine de mort, le 10 octobre prochain. Espérons ainsi que le dernier palier pourra être bientôt franchi et que la réalité des Caraïbes sera alors bientôt un peu plus conforme aux images paradisiaques de ses cartes postales.

Antonin Bravet.