L’Asie, continent qui porte aujourd’hui la croissance économique du monde, se modernise à une vitesse étonnante mais qui, paradoxalement, semble encore craindre de se conformer aux standards internationaux relatifs aux droits de l’homme. L’application de la peine de mort par les juges asiatiques est l’une des manifestations de ce retard, tant il est vrai qu’il existe un lien étroit entre l’abolition de cette peine et le respect des libertés fondamentales.
La Chine est aujourd’hui le pays qui détient le triste record du nombre d’exécutions. S’il est vrai que certaines mesures ont été prises pour limiter le nombre des condamnations et pour assurer un relatif contrôle de la Cour suprême sur les décisions rendues par les juridictions locales, il n’en reste pas moins que plusieurs milliers d’exécutions sont pratiquées chaque année. La Chine, consciente probablement de l’iniquité des décisions rendues, conserve le secret du nombre exact des mises à mort. Le secret entoure toujours les décisions dont les Etats ne sont pas fiers…
Le Japon est l’une des rares démocraties qui continue à faire application du châtiment ultime, et qui pour se convaincre probablement du bien fondé des décisions rendues, fait subir aux condamnés un sort particulièrement cruel : dans l’attente de leur exécution, ceux-ci sont maintenus dans un parfait isolement, constamment surveillés par vidéo et laissés dans l’ignorance de la date fatidique, qu’ils n’apprennent que lorsque la porte de leur cellule vient à s’ouvrir devant les gardes qui les mèneront au gibet. Ce sort cruel semble constituer une tentative ultime et maladroite de légitimation de la peine prononcée. Ces condamnés seraient tellement dangereux qu’il faudrait les maintenir dans un parfait isolement, et exécuter la peine prononcée pour mettre fin à ce danger … Pourtant, nombreux sont les japonais qui s’interrogent sur l’opportunité du maintien de cette peine dans l’arsenal judiciaire de leur pays et le Japon a récemment connu des années exemptes de toute exécution.
L’Indonésie entretient aussi avec la peine de mort une relation ambivalente. Les autorités de cet Etat sont incapables d’y renoncer, de peur de déplaire à une opinion publique qui manifeste fermement son sentiment rétentionniste, mais l’Etat indonésien intervient pourtant pour éviter l’exécution de ses ressortissants condamnés à mort à l’étranger. Un juge indonésien a par ailleurs récemment commué deux peines de mort, alors qu’il ne pouvait ignorer le mécontentement que ne manqueraient pas de susciter de telles décisions.
On observe donc des signes qui laisseraient parfois à penser que l’application de la peine de mort pourrait décliner en Asie. Il faudrait cependant, pour parvenir à l’application d’un moratoire, que les gouvernements s’affranchissent d’une opinion publique avide d’exécutions, car probablement convaincue que l’abolition aurait un effet sur l’augmentation de la délinquance.

Le célèbre avocat Moro-Giafferi, défendant Dieudonné de la bande à Bonnot, répondit ainsi à l’avocat général qui exigeait une condamnation à mort afin, disait-il, de soulager l'opinion publique indignée : "L'opinion publique ? Chassez-la, cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche ! C'est elle qui, au pied du Golgotha, tendait les clous aux bourreaux, c'est elle qui applaudissait aux massacres de septembre et, un siècle plus tard, crevait du bout de son ombrelle les yeux des communards blessés…". ECPM a décidé de faire de l’éducation à l’abolition l’un des axes majeurs de ses activités, consciente que ce sont aussi les citoyens qu’il faut convaincre, pour atteindre les gouvernants. C’est parce que l’opinion publique est inconsciente de l’inutilité et de l’iniquité de la peine de mort qu’elle y reste attachée.
Je me souviens des propos tenus par un universitaire chinois qui disait en substance : « nous abolirons, mais laissez nous le temps, l’opinion publique n’est pas prête. »
L’opinion publique ne peut plus constituer l’alibi désolant d’une pratique d’un autre âge. Travaillons encore à la convaincre, elle se rangera à nos arguments.

Richard Sedillot, avocat et administrateur d’ECPM.