Le refus de la peine de mort est indissociable d’une conception de la justice héritée des Lumières, et plus particulièrement de la pensée du Toscan Cesare Beccaria. Retour sur la première abolition de l’histoire et sur ses répercussions en France.

En 1764, Cesare Beccaria, homme de lettres, juriste et philosophe italien, rédige l’essai « Des délits et des peines ». L’ouvrage, publié de manière anonyme, fait rapidement le tour d’une Europe gagnée par les Lumières. En France, Diderot et Montesquieu sont particulièrement frappés par cette lecture, qui fonde les premiers principes du droit pénal moderne. En s’appuyant sur un solide rationalisme, l’auteur développe la nécessité d’un système judiciaire indépendant du pouvoir religieux et défend qu’une société ne peut être rendue plus sûre que grâce à la prévention des crimes, notamment par l’éducation. Aux châtiments arbitraires, spectaculairement brutaux infligés par la plupart des monarchies, il préfère une prévalence de la loi pour permettre aux coupables de payer leur dette envers la société. Il apparaît donc comme logique que Beccaria s’oppose fermement à la peine de mort. D’abord pour une raison morale : les lois qui combattent les homicides ne peuvent en commettre. Ensuite pour une raison plus pragmatique qu’il explique ainsi :

« Ce n’est pas le spectacle terrible mais passager de la mort d’un scélérat, mais le long et pénible exemple d’un homme privé de liberté, qui, transformé en bête de somme, rétribue par son labeur la société qu’il a offensée, qui est le frein le plus fort contre les délits. »

Par cette phrase, Beccaria s’oppose d’une part à la peine de mort, qu’il considère comme un « assassinat public », mais utilise d’autre part des mots très durs à l’égard des coupables, ces scélérats. C’est peut-être cette posture très pragmatique, associant prévention et sévérité, qui a permis le succès des idées de l’auteur. En 1786, le Grand Duché de Toscane devient le premier État au monde à abolir la peine de mort. C’est le roi Léopold II, conseillé par Beccaria, qui prend la responsabilité de cette réforme historique. Si les historiens rapportent que la Toscane de l’époque était très peu concernée par la criminalité, le souverain s’est néanmoins heurté au scepticisme de plusieurs de ses conseillers, ce qui l’a amené à utiliser plusieurs argumentaires. Le premier consiste à expliquer que l’homme ne peut pas infliger la mort, puisqu’il n’est pas autorisé à se l’infliger à lui-même. Par la suite, c’est une logique plus utilitariste, calquée sur « Des délits et des peines » qui est utilisée pour prouver que les travaux forcés constituent une sanction plus efficace que la peine de mort. Tout en mettant le criminel hors d’état de nuire, ils donnent un exemple au public, et permettent d’éviter un spectacle de mise à mort qui pourrait susciter la compassion.

Du côté de la France, les idées de Beccaria inspirent les réformes de 1780 et 1788 abolissant l’emploi de la torture. Mais c’est surtout sur la Constitution de 1791, visant à instaurer une monarchie constitutionnelle, que les empreintes du philosophe italien sont les plus visibles. Le texte insiste notamment sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, et prévoit de nombreuses mesures pour assurer l’indépendance des magistrats et la prévalence de la loi pour punir les criminels. La même année, le 30 mai, le premier débat officiel portant sur l’abolition de la peine de mort a lieu à l’Assemblée Nationale, avec notamment Robespierre dans le camp des abolitionnistes. Finalement, c’est l’instauration de la guillotine pour tous les condamnés à mort qui est votée. Une mesure présentée comme un progrès permettant d’élargir la décapitation, considérée moins cruelle que la pendaison, à toutes les couches sociales…

On connaît la suite. Il faudra attendre 1981 pour que la célèbre phrase « tout condamné [à mort] aura la tête tranchée » soit retirée du Code pénal français. Mais durant les presque deux siècles séparant l’instauration de la guillotine et l’abolition, de nombreux acteurs politiques se réclameront de la pensée de Beccaria. Victor Hugo verra en lui l’un des « grands éducateurs de l’humanité ». Le Garde des sceaux Robert Badinter, en mettant fin à la peine de mort, reprendra, quant à lui, certains de ses arguments.