Il y a dans cette période électorale d’entre deux tours, comme une impression de déjà-vu, déjà-entendu. Comme un parfum venu du début des années 80, des années 1980 en ces années 10, ces années 2010. Un « fond de l’air » acre et brûlant qui prend à la gorge (et parfois aussi aux yeux) et fait revivre l’ambiance et les débats qui avaient précédé l’élection de François Mitterrand en 1981. Mais c’est aujourd’hui le droit de vote aux élections locales des étrangers non communautaires qui a remplacé l’abolition de la peine de mort comme sujet de dispute. Comme la France a été l’un des tous derniers États européens d’alors à mettre fin au châtiment capital, la France fera partie du lot des derniers États européens à abolir cette ségrégation électorale. Et à l’occasion de ce débat (qui d’un camp comme dans l’autre a perdu beaucoup en qualité politique depuis 30 ans…), les caricatures vont bon train qui résument l’étranger à un musulman anti français ou à minima à un parasite venu pomper le sang de la nation française, comme il y a trente ans le criminel était résumé à un monstre animal à abattre dans un soucis de légitime défense sociale… Gageons que le retour de la paix sociale dans notre pays venu, et cette nouvelle avancée pour la société française acquise, dans une trentaine d’années, à notre tour, nous regarderons notre société enrichie par ce nouvel acte législatif fort. Comme l’abolition a apporté à la justice et à la société et n’a nullement entrainé une hausse de la criminalité (au contraire), l’adoption d’un droit de vote aux élections locales pour tous ceux qui sont concernés par la vie du territoire au quotidien sera saluée comme le fer de lance du développement enfin assumé et nécessaire d’une société interculturelle.

Mais au delà de l’acte législatif, une réforme demande de grandir dans les consciences. Alors qu’en 2011, nous fêtions les trente ans de l’abolition de la peine de mort, nous pouvons nous réjouir qu’en 2012, à l’heure de l’affaire Merah, le sujet de la peine de mort ne soit pas un thème de campagne. Certes, cela est du en partie à l’acte admirable posé par Jacques Chirac et encouragé par ECPM en 2007, d’affirmer le refus de la peine de mort jusque dans la Constitution – ce qui empêche toute proposition de loi allant dans ce sens, mais c’est aussi notre société qui a grandi. L’œuvre de la société civile pour soutenir l’acte législatif doit être souligné et salué ici. C’est grâce au travail d’associations comme ECPM que l’éducation à l’abolition transforme notre société, la fait grandir en nous faisant grandir nous.

Il est des combats que nous ne pouvons mener seuls. A l’échelle internationale, si l’abolition universelle avance, il est encore des murs que seule l’union de l’ensemble des forces abolitionnistes du monde entier (citoyens, société civiles, acteurs institutionnels, politiques et religieux) parviendra à faire tomber. L’Arabie saoudite est un de ces murs. Le Moyen-Orient et l’Asie mineure font partie des rares zones aujourd’hui sur la planète où la peine de mort progresse. Iran, Irak, Afghanistan… très régulièrement les exécutions dans ces pays donnent lieu à des déclarations officielles par les instances diplomatiques de pays abolitionnistes comme la France ou par les organisations internationales telle l’Union européenne ou encore l’Onu. L’Arabie saoudite fait exception à cette règle. Alors que l’État du Golfe fait partie des pays qui exécutent le plus au monde, en nombre comme en pourcentage de sa population, juste derrière la Chine et l’Iran (d’après le rapport Amnesty International 2011 sur la peine de mort dans le monde), cette situation n’est jamais dénoncée. Rapport au pétrôle bien sûr qui agit comme un véritable baillon sur les voix internationales. Le rôle moteur de la société civile d’informer et mobiliser est alors encore plus indispensable et précieux. En 2011, l’Arabie saoudite a exécuté 79 personnes par décapitation au sabre et par fusillade, mais aussi par crucifixion et lapidation. Depuis le début de l’année, 19 exécutions ont déjà eu lieu. Parmi, ces morts, des mineurs au moment des faits, des homosexuels exécutés pour leurs mœurs et nombres d’immigrés venus servir les monarques… Il est certain que le 5e Congrès mondial contre la peine de mort qui se tiendra à Madrid en 2013 (et dont la première réunion du Comité scientifique a eu lieu la semaine dernière à Paris sous l’égide d’ECPM) accordera une place de choix à la plus grande monarchie du Golfe. Pour que ce pays membre du G20 soit lui aussi encouragé à participer du progrès social à l’échelle planétaire…

Emmanuel Maistre
Secrétaire général d'ECPM