Ensemble contre la peine de mort (ECPM) s’est doté, depuis octobre 2009, d’un projet « Éduquer à l’abolition ». Le temps fort de cette mission est la rencontre, pendant une semaine, avec des collégiens et lycéens. A l’occasion de la Journée mondiale contre la peine de mort et du lancement du concours de dessin « dessine-moi l’abolition », des interventions étaient prévues du 1er au 5 octobre, dans cinq établissements de la région parisienne et dans un lycée de Belfort.

D’une durée de deux heures, ces interventions permettent à l’association de donner les informations clefs sur la peine de mort et son abolition, puis d’offrir le témoignage inédit d’une personne particulièrement concernée par la peine capitale. Pour ce cycle d’éducation, Ahmed Haou, ancien condamné ayant passé 10 ans dans les couloirs de la mort marocains et 5 ans en prison, est venu raconter son histoire aux élèves. De plus, ces rencontres étaient l’occasion de lancer le concours de dessin franco-espagnol créé par ECPM en partenariat avec Poster for Tomorrow, dont le but est de faire dessiner une affiche promotionnelle du 5e Congrès mondial contre la peine de mort par les élèves.

Lundi 1er octobre, Marianne Rossi (Chargée de mission "Eduquer et sensibiliser à l'abolition") commence son exposé par un rappel historique : l’abolition de la peine de mort en France. Elle interroge ensuite les élèves sur les arguments pour l’abolition et invite également les opinions dissidentes à s’exprimer. Après avoir fait le tour de ces développements factuels, une présentation par zone géographique est abordée. C’est l’occasion de discuter des problématiques de la peine capitale propres à chaque pays et d’éveiller l’intérêt des élèves sur les disparités mondiales.

Puis, Ahmed Haou se lance, pour la première fois, devant un auditoire composé de jeunes lycéens français. La voix est hésitante et discrète, l’assistance silencieuse et captivée. Si notre témoin est à l’aise et habitué à ce genre d’intervention, c’est dans sa langue maternelle, l’arabe, qu’il a usage de transmettre son expérience. Pourtant, il est des récits universels que les hésitations linguistiques ne sauraient altérer. Ahmed dévoile le motif de son arrestation : un délit d’opinion. Avec des amis, il manifeste pacifiquement contre les exactions du régime d’Hassan II et est recherché pour avoir exprimé son mécontentement. Il raconte comment l’arrestation de son père, qui sera humilié alors que lui-même était absent de la ville, l’a poussé à se rendre aux autorités. Puis comment il a été enfermé pendant six mois, dans un lieu secret, où Ahmed, rebaptisé numéro « 23 », subira tortures et violences quotidiennes.

Vient le moment du procès, accusé d’avoir comploté contre l’État, il sera condamné à mort. Il témoigne de sa consternation : « En France, si vous placardez des affiches aux murs vous aurez une amende, moi ça m’a emmené à la guillotine ! ». Il décrit, ensuite, des conditions carcérales sommaires, doux euphémisme pour un couloir de la mort peuplé de rats aussi gros que des chats et de gardiens de prisons cruels. Il confie comment les lettres de soutien, cachées dans le pain apporté par sa mère, lui ont donné la force de survivre et comment l’appui d’ONG et de différents gouvernements, à l’instar de la France, lui ont permis de garder l’espoir de sortir un jour de cet enfer. Et c’est le cas le 13 octobre 1998, jour de son « deuxième anniversaire » comme il se plaît à le dire aux élèves, qu’ Ahmed est un homme libre et totalement innocenté.
Le récit est douloureux mais pas accablant. En effet, notre témoin ne se veut pas larmoyant mais porteur d’un message constructif pour les élèves : tout Homme dispose de ressources insoupçonnées qui lui permettent de résister aux pires épreuves. Ce discours, relaté par une personne qui a vu 15 années de sa vie sacrifiées, gagne un public réceptif et touché.

Et cette histoire, Ahmed l’exposera pendant une semaine face à des groupes d’élèves allant de 23 à 70 et des professeurs tout aussi captés. Les interventions se terminent toujours par les questions de l’auditoire qui fusent immanquablement. Beaucoup concernent la peine capitale dans le monde : « Comment peut-on exécuter des mineurs alors que c’est interdit ? », « Pourquoi les États-Unis ont toujours la peine de mort ? », « Comment exécute-on en Chine ? », etc. Et nombreuses sont celles qui s’adressent à Ahmed : « Quelle est la première chose que vous avez faite en sortant de prison? », « Vous étiez marié avant d’être condamné ? », « Vous avez trouvé du travail depuis ? » Questions auxquelles il répond avec pudeur mais sincérité. Car si Ahmed témoigne, c’est avec un objectif précis : donner de l’espoir aux jeunes élèves et leur faire comprendre l’importance de leur mobilisation pour tous les condamnés à mort du monde.

Ainsi, cette semaine d’intervention a atteint son objectif : susciter des interrogations et éveiller les consciences à une réalité qui leur était inconnue. La combinaison d’un développement théorique et d’un témoignage personnel semble fonctionner. Les élèves comprennent la problématique de la peine de mort et sont sensibles au discours d’un ancien condamné qui la rend plus réaliste. Au total, c’est environ 295 personnes qui ont été sensibilisées dans six établissements différents. Ce cycle a donc connu un grand succès, tant auprès des collégiens et lycéens que de leurs professeurs.

Finalement, ECPM a pu lancer le concours de dessin franco-espagnol devant un public motivé par ces deux heures d’intervention enrichissante. Cette semaine confirme ce qu’ECPM pense profondément : l’éducation à l’abolition est primordiale et est largement plébiscitée par les élèves ainsi que le corps enseignant.
A n’en pas douter, les affiches que les élèves réaliseront dans le cadre de leur participation au concours « dessine-moi l’abolition » seront d’une grande qualité et inspirées du témoignage d’Ahmed Haou.

Justine Payoux