
Le 7 décembre dernier, la cour d’appel fédérale du troisième circuit de Philadelphie a enfin accepté d’examiner les arguments de la défense de Mumia Abbu Jamal traitant des multiples irrégularités de la procédure et de l’inconstitutionnalité de nombreux éléments de son dossier. L’histoire de Mumia met en évidence la faillite d’un système pénal où règnent racisme et ségrégation. Mumia Abbu Jamal aura payé par des années d’incarcération son action auprès des activistes noirs de Black Panthers dans les années 70 et son engagement de journaliste militant. Il risque au final de le payer de sa vie. Retour sur l’histoire du plus célèbre des condamnés à mort américains.
«Mumia, la panthère noire»
C’est en 1969, à l’age de 15 ans, après une enfance passée dans les ghettos pauvres de Philadelphie, que Mumia rejoint les black panthers, organisation révolutionnaire afro-américaine qui s’inspire des discours de Malcom X et Frantz Fanon. Les Black Panthers tentent d’organiser les ghettos noirs, à travers des programmes d’aide sociale parallèles : cantines, dispensaires, distribution de vêtements… Ils tiennent également un discours politique radical qui gagne vite la sympathie des jeunes des ghettos. Mumia fonde avec plusieurs de ses amis la section de Philadelphie, dont il devient le porte-parole. Il rédige plusieurs reportages pour l’organe national du parti. A cette époque déjà, Mumia est désigné par le FBI comme individu « armé et dangereux ». Son courrier et son téléphone sont surveillés. En 1970, Mumia devient membre du bureau national du parti, et rédacteur du journal à Oakland (Californie). De retour à Philadelphie en 1971, il travaille comme chroniqueur radio. Cette année là, Mumia est accusé par la police d’avoir commis deux meurtres dans un autre Etat. Son innocence est vite démontrée, les enregistrements de la radio prouvent qu’il était bien à Philadelphie au moment des faits. Très vite les Black Panthers deviennent l’ennemi à abattre pour l’Etat américain. Les coups de butoir du FBI viendront à bout de l’organisation qui finit par s’auto-démantèler.
«Voix des sans voix»
Par la suite, Mumia continue sa lutte contre le racisme et la ségrégation sur les ondes. Journaliste, il travaille successivement sur
WWDB dont il est renvoyé à cause de ses reportages engagés dans la lutte,
What-Am plus tard, une radio noire de Philadelphie dont il deviendra en 1975 directeur de l’information avant de travailler en indépendant pour
Mutual Black ,
Network ,
National public radio et
Associated Press . A la fin des années 70, il est l’un des journalistes qui comptent et est élu président de l’association des journalistes noirs de Philadelphie. Ses chroniques sur les droits civiques, contre les brutalités policières, contre le racisme, la pauvreté lui valent bientôt le surnom de « voix des sans voix ». En 1978, révolté par la « chasse aux sorcières » que livrent les autorités contre la communauté
Move , un groupe d’Afro-américains écologiste, contestataire engagé dans la lutte pour les droits civiques, Mumia réalise plusieurs reportages sur le sujet et conteste les propos du chef de la police. Ces reportages réalisés parfois clandestinement contre l’avis de ses supérieurs vont lui valoir d’être écarté des radios pour lesquelles il travaille. N’arrivant plus à vivre de son métier de journaliste, il devient chauffeur de taxi.
«Aube du 9 décembre 1981, Locus Street , Philadelphie»
Le matin du 9 décembre 1981, Mumia est au volant de son taxi. Il dépose un client lorsqu’il assiste à une altercation entre des policiers et un homme qu’il reconnaît comme son frère Billy. «En tant que chauffeur de taxi, je choisissais souvent l’intersection de
Locust Street et de la 13ème rue où les clubs étaient très fréquentés et les passants toujours nombreux. Je conduisais un véhicule pour la compagnie
United Cab la nuit du 9 décembre 1981. D’après mes souvenirs je venais juste de déposer un passager dans le quartier de
West Philadelphia» raconte Mumia. «Je remplissais le bulletin de cette course lorsque j’ai entendu crier. Un coup d’œil dans mon rétroviseur me montra le gyrophare allumé d’une voiture de patrouille. Cela n’avait rien d’inhabituel. Je continuais à remplir le formulaire détaillant le trajet que je venais de faire lorsque je crus entendre des coups de feu. En regardant de nouveau dans le rétroviseur, je vis des gens courir dans tous les sens dans
Locust Street . En détaillant la scène, je reconnus mon frère debout dans la rue, trébuchant et comme pris de vertiges». Le frère de Mumia, William Cook, avait été arrêté quelques instants auparavant par une patrouille pour un contrôle routier. Une altercation avait suivi qui s’était terminée par des coups de matraque. «Je descendis immédiatement de mon taxi et courus à la rencontre de ses cris. Tandis que je traversai la rue, je vis un flic en uniforme se tourner vers moi une arme à la main, puis il y eut un éclair et je me retrouvai à genoux. Je fermai les yeux et m’immobilisai pour essayer de continuer à respirer. Je revins à moi quand je sentis qu’on me donnait des coups de pieds. Quand j’ouvris les yeux, je vis que j’étais encerclé par des flics. Ils hurlaient, lâchaient des jurons, m’agrippaient et me traînaient. J’étais proche de l’évanouissement et avais du mal à parler. Au-delà de la foule de flics qui m’encerclaient, je vis mon frère et le sang qui coulait de son cou, je vis aussi un flic allongé sur le dos à même l’asphalte».
«Devrais-je avoir confiance en ces hommes ?»
Le flic, c’est Daniel Faulkner dont Mumia sera accusé du meurtre alors que comme lui, il est au sol. «C’est un cauchemar pour mon frère et moi d’avoir été pris dans ce funeste piège, d’autant plus que mes principaux accusateurs, les policiers, étaient également mes agresseurs.» s’indigne Mumia. «Mon véritable crime paraît être d’avoir survécu à leurs assauts, car c’est nous qui étions les victimes, cette nuit là. Nulle part je n’ai lu le récit de la façon dont je me suis fait descendre, comment une balle s’est frayée un chemin tout près de ma colonne vertébrale, pulvérisant une côte, scindant un rein en deux, détruisant presque mon diaphragme. Et tous les gens se demandent pour quelle raison je n’ai pas confiance en un «procès équitable» ! Je n’ai lu nulle part qu’une balle avait perforé un de mes poumons, le remplissant totalement de sang. Nulle part, je n’ai lu comment la police m’avait trouvé baignant dans mon sang, incapable de respirer et s’est alors mise à me frapper du poing, des pieds, à me piétiner, mais pas à me questionner. Je me rappelle avoir été violemment projeté contre un poteau ou une bouche d’incendie, la police me tirant des deux côtés par les bras. Je me souviens des coups de pied à la tête, au visage, dans la poitrine, le ventre et en d’autres endroits. Mais je n’ai rien lu dans la presse et je n’ai entendu parler d’aucun témoin (…). On m’a jeté dans un panier à salade et battu, roué de coups, tabassé. Où sont les témoins d’un commissaire ou inspecteur de police montant dans le fourgon et se mettant à me frapper avec une radio de police, et pendant tout ce temps me traitant de ‘fils de pute noire’ ? Où sont les témoins d’un passage à tabac qui m’a laissé une cicatrice de dix centimètres sur le front, la mâchoire enflée, le bord des dents ébréché ? (…) On m’a arraché du fourgon, jeté un mètre plus bas sur le sol dur et gelé, battu encore, traîné à l’intérieur de l’hôpital Jefferson, et frappé encore à l’intérieur de l’hôpital, alors que je cherchais ma respiration, n’ayant plus qu’un poumon. Je me suis réveillé après l’opération pour constater que mon ventre avait été ouvert de haut en bas et qu’il était à présent couvert d’agrafes métalliques saillantes. Mon pénis, attaché à un tube, et des tuyaux partant des deux narines vers Dieu sait où, sont mes premiers souvenirs. Le second est une douleur et une pression intense dans mes reins déjà déchirés tandis qu’un policier se tenait à la porte, un sourire sous sa lèvre moustachue, sa plaque d’identification avait été retirée, son badge était recouvert. Pourquoi souriait-il et pourquoi avais-je si mal ? Il se tenait debout sur un carré de plastique, le réceptacle pour mon urine ! Devrais-je avoir confiance en ces hommes alors qu’ils ont tenté de me tuer, à nouveau dans un hôpital public ?»
«Le tribunal blanc du juge Sabo»
Juin 1982, six mois seulement après les faits, et alors que Mumia se remet difficilement de ses blessures, son procès en tant qu’accusé du meurtre du policier Daniel Faulkner, s’ouvre à Philadelphie. Le juge qui préside les débats, le juge Sabo, est un ancien shérif adjoint de Philadelphie, membre de l’Ordre fraternel de la police (FOP, une organisation d’extrême droite à laquelle appartenait Faulkner). Le magistrat détient le triste record d’avoir envoyé plus d’individus dans les couloirs de la mort qu’aucun autre juge aux Etats-Unis. Très vite, le procès va tourner en un affrontement entre Mumia et le juge. Ce dernier lui retire le droit de se défendre lui-même au bout de trois jours de sélection des jurés et lui impose un avocat commis d’office, Anthony E. Jackson. Au final, deux jurés noirs sont retenus et dix blancs dans une ville, Philadelphie, composée à 40% d’Afro-américains. Dès lors, la «voix des sans voix» refuse de reconnaître l’objectivité de la cour et assiste impuissant à sa défense, menée par un avocat inexpérimenté. Il tente d’intervenir, mais les «interruptions incessantes du prévenu» qui insiste sur son droit à se défendre (c’est lui qui a préparé le dossier pour son avocat) agacent Sabo qui le fait bientôt expulser : il sera absent de la majeure partie des débats, sans même qu’on lui fournisse les moyens de suivre leur déroulement. Il ne disposera pas non plus du procès-verbal des audiences. Les débats sont un calvaire pour une défense inepte. Pour le procureur Ed Rendell, l’affaire est claire : Mumia, voyant son frère malmené par un policier a couru vers lui, sorti son arme, et tiré dans le dos de Faulkner. Blessé, ce dernier s’est retourné et a logé une balle dans l’estomac d’Abu Jamal avant de s’effondrer. Celui-ci s’est penché sur lui et l’a achevé de plusieurs balles, dont une entre les deux yeux. Les balles retrouvées dans le corps du policier sont déformées et ne peuvent être attribuées à aucune arme précise. Mais plusieurs balles manquent dans le barillet de l’arme de Mumia, cela va suffire à lancer l’accusation. Et qu’importe si aucun test n’a été effectué pour vérifier si Mumia avait des traces de poudres sur les mains… Quatre témoins sont produits par l’accusation. Deux ont vu Mumia courir vers les lieux de l’altercation mais ne l’ont pas vu tirer. Deux autres apportent l’élément décisif : Cynthia White, une prostituée postée au carrefour la nuit du drame, déclare qu’elle a vu Mumia faire feux. Lors de l’enquête, elle présentera plusieurs versions contradictoires. L’autre témoin du coup de feu de Mumia, Robert Choper, un chauffeur de taxi, avait dans un premier temps déclaré à la police que l’assassin s’était enfui en courant dans une allée située à 25 ou 30 mètres du lieu du crime. C’était également les faits rapportés par Véronique Jones, une autre prostituée témoin de la défense. Mais à l’audience, elle revient sur ses déclarations et affirme n’avoir rien vu. Au final, la conviction du jury est emportée par le témoignage de deux officiers de police qui accompagnaient le blessé lors du transfert vers l’hôpital. Ils affirment l’avoir entendu avouer dans un cri en attendant le médecin : «j’ai flingué l’enculé de sa mère ! J’espère qu’il y passera !». Ces témoignages produits 10 semaines après les faits contredisent cependant le rapport du policier assurant le transfert de Mumia dans lequel il aurait écrit : «Le mâle nègre n’a pas parlé». Mai ce dernier ne peut témoigner au procès car « injoignable, en vacances».
«Je vais les aider à faire griller le nègre»
Au-delà des témoignages qui divergent, se contredisent et changent du jour au lendemain, le procès sera entaché de nombreuses irrégularités frôlant l’inconstitutionnalité comme la mise en avant de l’appartenance, 12 ans auparavant, d’Abu-Jamal aux
Black Panthers (or, une opinion politique ne peut être retenue contre un prévenu dans le droit américain), ou les propos du juge Sabo lors du procès de 1982 rapportés par une greffière : «Je vais les aider à faire griller le nègre !». Il n’empêche, le 3 juillet 1982 Mumia Abu Jamal est condamné à mort. L’appel qui va suivre, confié à nouveau au juge Sabo, est aussi entaché d’irrégularités. Preuve en est cette phrase lancée par le magistrat aux avocats en pleine audience : « Les objections de la défense sont rejetées qu’elles qu’elles soient !».
Après des années de procédure judiciaire, la justice de Pennsylvanie a rejeté en octobre 2003 puis en juin 2005 tous les recours déposés par la défense de Mumia. En outre, elle a toujours refusé de prendre en compte le témoignage d’Arnold Beverly, tueur à gage, qui affirme être l’auteur de l’assassinat du policier. A deux reprises en 1995 et 1999, Mumia a fait face à des ordonnances d’exécution que seule la puissance de la protestation et de la mobilisation internationales ont permis de lever.
Aujourd’hui, à bientôt 52 ans, Mumia voit enfin la possibilité d’un nouveau procès s’établir. Le 7 décembre 2005, la décision de la cour d’appel fédérale du 3ème circuit de donner une suite favorable aux recours de sa défense en acceptant d’entendre les requêtes déposées portant sur les droits bafoués de l’accusé, le choix des jurés et la légalité des procédures, «est la plus importante décision judiciaire obtenue depuis le jugement de la cour fédérale qui avait provisoirement suspendu son exécution en 2001», commente son avocat Robert Bryan. Cette décision de la Cour n’augure bien évidemment rien du jugement final et impose plus que jamais de trouver des ressources financières pour continuer le combat judiciaire. Un mois de défense coûte environ 10 000 euros, le collectif unitaire national de soutien à Mumia Abu-Jamal espère en recueillir 100 000.
D’après la plaquette Abu-Jamal, éditée par le Collectif unitaire «Ensemble sauvons Mumia». Pour tout renseignement, faire un don ou se procurer la plaquette : Le collectif unitaire national de soutien à Mumia Abu-Jamal - 43, boulevard de Magenta 75010 Paris - Tel. 01 53 38 99 99 / Fax 01 40 40 90 98.
Merci à Stéphane Pariyski