La peine de mort en Afrique du Nord et au Moyen-Orient

15-01-2007


En mars 2005, Tariq Ramadan lançait un appel international à un moratoire sur les châtiments corporels, la lapidation et la peine de mort dans le monde musulman. Il explique sa démarche, et les réactions qu’il a rencontrées.

ECPM: Dans votre appel au moratoire, vous insistez sur le silence coupable des savants et des musulmans face aux exécutions. Depuis votre appel, ce silence a-t-il été rompu ?
Non, et je ne m’attendais pas à ce qu’il le soit de manière générale. Depuis mon appel, il y a eu débat. C’est un appel qui a été très controversé dans le monde musulman, beaucoup plus qu’en occident – mis à part en France. Aux Etats-Unis, où j’en parle depuis sept ans, on a compris ma démarche.
Mais dans le monde musulman, il y a eu des réactions extrêmement négatives. Puis un certain nombre de prises de position plus positives. Notamment, celles d’une quarantaine de savants au Maroc, celle du mufti d’Egypte, du Conseil des savants en Indonésie, et des discussions au sein du Comité de la Sharia au Pakistan. Dans ce dernier pays, la Commission de la Fatwa m’a demandé de venir faire un exposé, et ma démarche a été écoutée. L’idée du moratoire a d’ailleurs été utilisée dans le cas de Hussain Mirza Tahir, pour dire qu’il ne fallait pas seulement commuer sa peine, mais penser à ne plus l’appliquer. Et le terme de moratoire a été utilisé, ce qui est une évolution.
Il y a aussi eu des débats dans le grand quotidien arabe Asharq al Awsat, où ma prise de position a été discutée. Et ce que l’on m’a reproché, c’est d’avoir rendu mon appel public, alors qu’il mettait en cause la position des savants. Mais j’en avais parlé depuis cinq ans déjà, et je ne voyais pas de réaction.
Aujourd’hui, il y a quelque chose dans l’air dans le monde musulman comme ici en occident.
Après l’exécution de Saddam Hussein, j’ai eu des contacts avec les autorités italiennes, qui ont bien compris ma démarche, et que je soutiens dans la leur.

ECPM: Vous dites qu’il existe parmi les savants un consensus sur le fait que les châtiments ne sont « presque jamais applicables », pouvez-vous expliquer pourquoi ?
Depuis le départ, la tradition met en évidence qu’il y a une conditionnalité très élevée. Par exemple, dans le cas de l’homme et de la femme adultère, il faut quatre témoins, et il faut que ces témoins n’aient aucun doute sur le fait qu’il y a eu pénétration. Donc soit nous avons affaire à des malades pervers, soit on considère que la conditionnalité rend la peine inapplicable.
Mais le contexte social est aussi très important. On ne peut pas avoir, par exemple, un Etat qui n’agisse pas pour réduire la pauvreté, et la mort pour ceux qui volent.
C’est pourquoi on peut dire que ce sont des peines dissuasives. Pourtant, les savants répondent que la conditionnalité est telle que leur application est très rare, et que donc, ce n’est pas la peine de faire toute une histoire autour de ça.

ECPM: Selon vous, il faut interpréter l’islam en fonction du contexte. Est-ce une position généralement acceptée ?
Le courant dominant à travers le monde est le courant réformiste, qui dit qu’il faut s’attacher au contexte pour interpréter les textes. Il existe en islam des outils qui permettent de faire évoluer les choses. Et la majorité des écoles vont donc dans ce sens là. Ceux qui veulent une approche hors contexte sont minoritaires.
Mais les réformistes ne sont pas toujours d’accord sur la limite d’applicabilité des peines. Dès que l’on touche au texte, on touche à l’intouchable. Et c’est pour cela que beaucoup s’opposent à mon approche. Alors qu’elle est inscrite dans nos traditions.
Au VIIème siècle, le Calife Omar a suspendu la peine de mort pour les pauvres en temps de famine. On était alors très proche, à cette époque, de la société de Médine et du Prophète. Mais appliquer littéralement les textes, dans ce contexte, était injuste.
Que veut dire cette démarche ? En langage moderne, cela s’appelle un moratoire. Notre monde ne réunit plus l’idéalité des conditions, donc les châtiments prévus dans les textes ne sont pas applicables. Mais les savants ne sont pas d’accord sur la marge de manœuvre de l’interprétation.

ECPM: Le Mufti d’Egypte, Ali Jumaa, vous a répondu que ce n’était pas le bon moment pour répondre à ces questions. Pourquoi, selon vous ?
Je crois qu’il m’a répondu surtout que ce n’était pas la bonne méthode. Mais il faut comprendre que c’est une autorité religieuse particulière, et qu’il ne peut pas prendre position à l’encontre des savants de l’université d’Al Azhar, qui ont été très durs avec ma démarche. Lui, a eu le courage de dire que dans les faits, ma démarche était louable. Il se protège en se prononçant de façon critique sur la forme plus que sur le fonds.
Ce n’est pas que ce n’est pas politiquement correct. C’est plus profond que cela encore.
Le meilleur exemple pour le comprendre, c’est la rencontre de Tétouan avec 40 savants marocains. Au départ, 95% étaient opposés à ma démarche. Mais une fois que j’ai terminé mon exposé, les proportions s’étaient inversées. Pourtant, ce qui est important, c’est qu’à la quasi unanimité, les personnes qui étaient présentes ont affirmé qu’elles ne le diraient pas en public. C’est comme s’ils risquaient de se couper de leur propre base.

ECPM: Vous dites que les critiques de l’occident provoquent parfois un repli des musulmans sur leurs positions. Est-il possible, quand même de porter le message abolitionniste de l’extérieur, ou seulement de l’intérieur, comme vous l’avez fait ?
Les deux sont importants. Le message abolitionniste fondé en raison passera mal dans la conscience musulmane parce que pour les musulmans, la peine de mort est inscrite dans les sources scripturaires fondamentales. Donc si vous venez avec l’idée de l’abolition - terme que personnellement, je n’utiliserai jamais parce que le texte est révélé - cela ne passera pas auprès de la population. Peut-être que cela passera au niveau des gouvernements, qui ont d’autres intérêts, mais ce sera très impopulaire.
Pourtant, ce n’est pas négatif. Au contraire, c’est utile de rappeler la dignité humaine. Et ce n’est pas important d’être reconnu et entendu, ce qui est important, c’est que les arguments fondés en raison soient là pour interpeller et faire pression. En plus, cela questionne les musulmans sur leur interprétation des textes.
Moi, je les pousse à s’interroger sur ce que disent les textes, sur les conditions d’application des peines, et sur le contexte. Je leur dit que oui, les textes disent cela, mais que la réalité est celle-ci. Donc je suis anti-islamique et musulman en même temps. Certains jeunes européens ne m’invitent plus parce qu’ils pensent que je suis trop libéral : ils ne connaissent pas leurs textes de référence. C’est pour ça que dès qu’on leur soumet des arguments fondés sur la religion, le taux de pénétration est incomparable.

Propos recueillis par Julie Lerat

A lire également

Les articles

Espace Condamnés

Ali HASSAN AL MAJID

HASSAN AL MAJID Ali
(Irak)

Ali Hassan al Madjid, dit «Ali le chimique» a été exécuté le 25 janvier 2010.

En savoir plus | Sommaire

 

Boutique

Le t-shirt Pas d'Homo à l'échafaud !



Dites non à la peine de mort pour les homosexuels avec le T-shirt de la campagne Pas d'homo à l'échafaud : Nigeria - Soudan - Yémen - Mauritanie - Émirats Arabes Unis - Arabie Saoudite - Afghanistan - Pakistan - Iran - Bourreaux d’homos !

Existe en tailles : M, L, XL et XXL.

Voir le T-shirt !

Prix : 15.00 euros

Commander

Faire un don

Soutenez l'abolition universelle de la peine de mort en devenant donateur.

Signer la pétition