Il y a 17 ans, c’était un businessman américain comme les autres. Mais un grand businessman. Président de la Chambre de commerce américaine de Hong Kong, et vice président d’une multinationale opérant dans le secteur des produits chimiques, John Kamm avait une vie confortable et réussie. Jusqu’à ce jour où, devant une assemblée de dignitaires chinois, tout a basculé. John Kamm se lève, et prend la défense d’un opposant chinois emprisonné. Ses collègues s’étonnent. Pourtant, quelques semaines plus tard, l’opposant en question sera libéré. Depuis ce jour, John Kamm est passé du monde des affaires au monde associatif. Il se consacre aujourd’hui uniquement à la défense des droits de l’Homme en Chine.
ECPM: Comment expliquez-vous que vous parveniez à faire relâcher des prisonniers, là où les diplomates n’y parviennent pas ?
Mon travail n’est qu’une des facette d’un combat global pour les droits de l’Homme en Chine. Les diplomates étrangers, tout comme moi, jouent un petit rôle, mais un rôle crucial, en faisant pression pour que la Chine prenne des mesures concrètes en matière de droits de l’Homme, et pour qu’elle relâche des prisonniers.
Je ne peux pas quantifier les contributions respectives de chacun, ni savoir de qui, à quel moment, émane l’intervention décisive. Mais ce que je peux dire, c’est que tout au long de ces années, ma technique a reposé sur une bonne préparation, sur le choix du moment pour intervenir, et sur le choix des mots que je vais employer. Ma longévité dans ce pays explique aussi que l’on m’écoute. Cela fait 17 ans que j’agis en Chine, et je suis toujours le « bienvenu » à Pékin, d’une certaine façon. C’est important.
ECPM: Vous parlez du choix des mots. Comment vous adressez-vous aux dirigeants chinois?J’essaie d’utiliser la terminologie propre au gouvernement en matière de crimes politiques. J’évite toute forme d’attaque personnelle. J’essaie de ne pas prendre de notes, mais de retenir de mémoire les conversations. Je travaille seul, personne ne m’accompagne dans mes rendez-vous.
ECPM: Pensez-vous que diplomates et acteurs des droits de l’Homme ne comprennent pas assez la culture chinoise ? Que devraient-ils savoir ?
Certains ne la comprennent pas assez, d’autres la comprennent parfaitement. Comprendre la culture chinoise est une chose très importante, mais comprendre la politique chinoise est tout aussi essentiel. Parfois, les étrangers qui maîtrisent bien la première maîtrisent moins bien la seconde, et vice versa.
Je pense que le plus important aujourd’hui est de savoir que les chinois sont emplis de fierté nationale - qu’ils manifestent de manière positive ou négative. Il y a une classe moyenne émergeante qui est très fière de ce que le pays a accompli au cours des récentes années. Parfois, cette fierté les rend aveugle face aux coûts de l’ascension rapide de la Chine, mais nous ferions bien d’en appeler à ce que ces instincts ont de meilleur – et à l’importance de l’image – plutôt que de diaboliser le pays.
ECPM: On entend souvent dire que l’économie et les droits de l’Homme sont incompatibles. Une entreprise peut-elle rester compétitive si elle agit en faveur des droits de l’Homme ?
Oui, mais il est très difficile de le prouver sur le court terme. En revanche, à long terme, je suis persuadé qu’une entreprise qui a été associée avec des avancées en matière de droits humains sera récompensée, le jour où le pays embrassera véritablement cette culture, et où règnera un véritable Etat de droit.
Mon expérience des affaires est que si vous investissez dans les gens, et que vous vous battez pour eux face aux injustices, vous aurez en échange gagné une loyauté qui rapporte de gros bénéfices.
ECPM: Votre méthode consiste à demander des informations sur les prisonniers Chinois. Est-il difficile d’en obtenir ?
Il est toujours très difficile d’obtenir des informations sur les prisonniers. Ces derniers temps, cela s’avère encore plus compliqué, parce que les autorités craignent une « révolution de couleur » - comme en Géorgie ou en Ukraine. Le gouvernement chinois semble vouloir réduire l’accès à l’information concernant les manifestations et crimes politiques.
Mais d’après des recherches empiriques, menées au fil de ces nombreuses années, je suis convaincu que le fait d’inscrire le nom d’un prisonnier sur une liste, ou de demander des informations à son sujet, triple ses chances de sortir de prison rapidement. Cela a sans doute aussi un impact sur ses conditions de détention.
ECPM: Maintenant que vous n’êtes plus dans les affaires, votre méthode fonctionne-t-elle toujours ? Ma méthodologie peut être utilisée par n’importe quelle personne qui a obtenu un certain statut en Chine, particulièrement auprès du gouvernement. Je suis toujours en mesure d’obtenir des résultats même si mon identité de businessman s’est effacée avec le temps. Je me sers parfois du soutien d’un grand nombre de personnes en Europe, aux Etats-Unis et même en Chine. Et de mon propre statut. En 1979, on a pris une photo de moi avec Deng Xiaoping, et j’ai cherché partout une copie pour l’accrocher au dessus de mon bureau.
ECPM: Avez-vous essayé d’impliquer des firmes multinationales dans votre action ? Quelle a été leur réaction ?Très peu d’entreprises se sont mises en contact avec moi, ou avec ma fondation. Certaines font des dons, et je leur en suis très reconnaissant. Mais en ce qui concerne les entreprises qui opèrent en Chine, elles ont montré très peu, voire pas, d’intérêt pour mon travail. La plupart de ceux qui ont entendu parler de moi me prennent pour un fou ou un fauteur de trouble. Il arrive parfois que je sois contacté par des businessmen qui travaillent en Chine, mais surtout quand un de leurs amis ou employés e été inquiété. Là, ils demandent des conseils et de l’aide.
ECPM: Vos actions concernent des cas particuliers. Mais pensez-vous qu’il soit possible de lutter de manière plus globale pour l’abolition de la peine de mort en Chine ?
Je ne pense pas que je vivrais assez longtemps pour voir la peine de mort abolie en Chine. Mais je pense en revanche que l’action des réformistes chinois et des mouvements internationaux peut faire chuter le nombre d’exécutions de manière importante. Quand les Chinois verront que les exécutions sont moins nombreuses, et que le nombre de crimes n’augmente pas dans le même temps, et quand ils comprendront que cela améliore leur image à l’étranger, nous pourrons faire des progrès.
J’ai essayé de trouver des moyens de combattre la peine de mort en Chine, et j’ai été surpris de voir que certains dirigeants étaient plus à l’aise pour discuter de l’abolition de la peine de mort que des cas individuels. Dans un certain sens, l’opposition à la peine de mort est « politiquement correcte » en Chine et nous devons faire des efforts pour cultiver ce sentiment. Les hommes d’affaire issus de pays où la peine de mort est abolie peuvent jouer un rôle très important en ce sens.