ECPM :
Vous vous rendez régulièrement en Iran, notamment pour vos recherches. Vous notez que c’est plus difficile aujourd’hui…
Azadeh Kian-Thiébaut : Ces derniers temps, à l’approche de l’élection présidentielle (prévue en juin 2005, ndlr), le régime s’est davantage durci. Il tente d’intimider les intellectuels, les journalistes et les militants des droits de l’homme, de la liberté d’expression et/ou de pensée. Récemment 13 cyber journalistes ont été arrêtés : 11 hommes et deux femmes qui ont passé presque deux mois derrière les barreaux, au motif de mise en péril des intérêts de la République islamique d’Iran. Ils ont été libérés sous caution et attendent leurs procès. Les militantes des droits des femmes sont souvent accusées aussi d’être en contact avec «les féministes à l’étranger».
ECPM :
Vous êtes une féministe ?
A. K-T. : Oui. Je suis pour l’égalité des droits et des chances. A leurs yeux, le féminisme est subversif et conduit à la débauche. Mais je ne fais pas de politique. Je mène des recherches sur la société iranienne en général et les femmes en particulier. Récemment, nous avons mené en 2002 et en 2004 une enquête quantitative et qualitative à l’échelle nationale où nous avons pu sonder plus de 7000 ménages, soit 31 000 individus dont 7633 femmes mariées répartis dans les 28 provinces du pays. Il est ressorti un net décalage entre la réalité des femmes en Iran et les lois, les institutions et l’ordre politique patriarcal qui encadrent leur vie quotidienne. La majorité des iraniennes sont aujourd’hui pour l’égalité des droits entre femmes et hommes et une égalité dans l’accès à la vie politique, culturelle et économique. Pour illustrer ce décalage flagrant, on peut donner, entre autres, l’exemple de l’âge moyen du mariage. L’age minimum légal pour se marier en Iran est de 13 ans. Or aujourd’hui, la réalité est que l’age moyen du mariage est de 23 ans. La loi, qui place la femme sous la tutelle de l’homme et le régime, qui tente de renforcer l’ordre politique patriarcal à travers la domination masculine se refusent à prendre en compte cette nouvelle donne.
ECPM :
Comment réagissent les femmes ?
A. K-T. : Elles en souffrent car elles sont extrêmement conscientes de la situation. Les femmes iraniennes sont alphabétisées à plus de 80%. Leur nombre a même fini par dépasser celui des hommes dans la population étudiante. Aujourd’hui plus de la moitié des 1,500,000 étudiants sont des filles qui ont aussi investi les filières techniques et technologiques, traditionnellement réservées aux hommes. Or, on leur dit « Vous êtes inférieures, vous devez vous soumettre !». C’est une situation intenable et je veux saluer ici leur courage.
ECPM :
Comment dans cette situation, les femmes parviennent à un tel niveau d’éducation ?
A. K-T. : Il faut bien voir que dans la sphère publique, les femmes ont en grande partie les mêmes droits que les hommes. Elles sont éligibles, votent, ont accès à l’éducation et au travail. Mais ce sont les lois qui régissent la sphère privée qui font des femmes des « objets » à la merci des hommes. Le code familial comme le code pénal sont basés sur la Chari’a. Pour se marier, une femme doit avoir l’accord de son père ou en cas de décès de celui-ci, du grand père ou de l’oncle paternel. Même à 40 ans, aucun mariage n’est possible sans cette autorisation ! L’autorité patriarcale est toute puissante. Imaginez que le père a le droit de vie et de mort sur ses enfants, filles, comme garçons !
ECPM :
Et une fois mariée ?
A. K-T. : Dans les textes, une femme mariée n’a le droit ni de travailler, ni même de sortir de son foyer si son mari ne l’y a pas autorisée. La polygamie permet à l’homme d’avoir jusqu’à 4 femmes permanentes. En outre, pour légaliser l’adultère ou la pratique de la prostitution l’homme peut contracter des «Sigheh» ou mariages temporaires qui permettent une union «officielle» de quelques minutes à 99 ans.
ECPM :
Le divorce reste possible ?
A. K-T. : Oui, il est même en nette augmentation (20% à Téhéran) mais les démarches à effectuer sont profondément inégalitaires. Il suffit à un homme d’aller voir le juge et de signifier sa volonté de divorcer pour y accéder. La femme, elle, doit réunir tout une batterie de preuves et témoignages prouvant sa maltraitance ou l’absence de son mari du foyer pendant au moins quatre ans pour espérer voir son cas pris en considération.
ECPM :
Les femmes sont donc complètement absentes de la société iranienne ?
A. K-T. : Non, elles ont réussi malgré tout à se frayer une place importante dans la vie civile. On compte 400 avocates et plus de 200 juges femmes. En revanche l’assemblée nationale reste encore très verrouillée. Seulement 12 parlementaires siègent (4%) et parmi elles 10 conservatrices qui sont contre l’égalité des droits des femmes.
ECPM :
Quelles sont les lois du point de vue du comportement sexuel, ou même amoureux ?
A. K-T. : Hors du mariage, tout est interdit. Les jeunes gens ne peuvent même pas se tenir la main dans la rue s’ils ne sont pas mariés. Ils risquent d’être immédiatement arrêtés par la police des mœurs. Très souvent aujourd’hui, les parents des deux familles interviennent auprès de la justice et sont obligés de mentir sur des prétendues fiançailles pour sauver leurs enfants du fouet ou de peines plus sévères.
ECPM :
Il existe également une forte inégalité devant les tribunaux ?
A. K-T. : Exactement comme dans le code de la famille. Selon le code pénal islamique, chaque partie du corps humain a un prix qui varie selon le sexe. Par exemple, un homme sera deux fois plus indemnisé qu’une femme pour une fracture de la jambe. Dans le cas d’un meurtre, si la famille de la victime veut voir la sentence exécutée, elle devra payer à celle de l’assassin le «prix du sang». Il s’agit donc d’une justice à deux vitesses : elle est faite pour les riches.
ECPM :
Et concernant l’adultère ?
A. K-T. : C’est un crime qui touche plus souvent les femmes car elles n’ont pas le mariage temporaire ou autre artefact pour les couvrir. Et comme la prostitution, l’adultère est
passible de la peine de mort. Sur le plan du comportement sexuel les femmes sont plus réprimées que les hommes. De même, dans le cadre des affaires de trafic de drogue. Elles sont bien souvent plus lourdement punies car les juges estiment qu’elles ternissent l’image de pureté de la femme musulmane.
ECPM :
Et la lapidation ?
A. K-T. : Là encore, elles sont les principales victimes. Cela s’explique en grande partie parce que la lapidation sanctionne principalement le crime d’adultère.
ECPM :
Comment la peine de mort et les exécutions sont-elles perçues par la population?
A. K-T. : Ces dernières années, la crise économique conjuguée à une profonde crise des valeurs a provoqué une augmentation de la délinquance et un accroissement de l’insécurité. Les premières affaires de meurtriers en série sont apparues. De fait, actuellement, la population accepte mieux la peine de mort et la considère plus aisément comme un élément de lutte contre la criminalité. Elle est beaucoup moins débattue qu’il y a quelques années.
ECPM :
Comment la cause des femmes peut elle avancer en Iran ?
A. K-T. : Grâce à la société civile qui est très dynamique. Un personnage comme Shirin Ebadi (prix Nobel de la paix 2003, ndlr) en est la preuve même. Les acteurs associatifs contribuent largement à informer et à défendre les femmes qui, pour une grande part, ne savent même pas qu’elles ont des droits à faire valoir face au pouvoir patriarcal.
Je crois également que les nouvelles générations représentent un véritable espoir de changement. Les mères qui souffrent de l’oppression masculine depuis des décennies s’attachent à transmettre à leurs enfants des valeurs de respect et d’égalité entre les sexes. Ces jeunes filles et hommes portent aujourd’hui en eux les germes de la transformation de la société iranienne.
Propos recueillis par Emmanuel Maistre