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21-03-2005

Antoinette Chahine recolle les morceaux de sa vie brisée. A Paris ou à Strasbourg, devant des étudiants ou des journalistes, elle assemble les pièces du puzzle macabre : torture- prison-condamnation à mort.

Elle explique comment, étudiante anonyme de la faculté de Beyrouth, elle est arrêtée en juin 1994. Mêlée malgré elle aux activités politiques de son frère Jean, membre des Forces libanaises, une milice chrétienne impliquée dans le meurtre d’un prêtre. Accusée d’avoir participé à ce meurtre, elle est condamnée à mort en janvier 1997, à 26 ans. Sa peine est commuée en prison à perpétuité car le Liban n’exécute pas les femmes. Suivent cinq ans d’enfermement. Rejugée, elle est finalement innocentée le 24 juin 1999. A sa sortie de prison, son nom et son calvaire sont connus dans le monde entier.

Puisque son histoire a fait le tour de la planète, Antoinette décide de transmettre de vive-voix ses souvenirs et ses douleurs. Membre d’Amnesty international, elle milite. « Je suis contre la torture et la peine de mort car j’ai tout vécu. Quelqu’un doit parler. Je ne fais que mon devoir envers les condamnés à mort, au Liban et ailleurs. Mon histoire se répète aux quatre coins du monde. » Elle se soumet donc à toutes les questions de bonne grâce mais préfère ne pas évoquer les tortures qu’elle a subies pendant de longues semaines et qui lui ont valu plusieurs hospitalisations. « Au final, on m’a jugée innocente mais à quel prix ? » s’interroge-t-elle aujourd’hui.

« Très croyante », elle a vécu son emprisonnement comme une épreuve de Dieu. Portée par une conviction profonde : « Je savais que j’étais innocente. » A tel point que le jour du premier verdict, confiante, elle est persuadée d’être relâchée. « J’ai préparé mes affaires, dit au revoir à mes amies de cellule. Etre condamnée à mort a été un vrai choc. La peine de mort, c’est quelque chose de terrible. » Le regard s’égare. Le front se plisse. « La prison, c’est comme une deuxième condamnation à mort. Je ne crois pas que l’on puisse vraiment décrire sa vie dans un tel endroit. C’est au-delà des mots. Pourtant, j’ai un souvenir précis de chaque minute passée là-bas. »
rrr Pendant cinq ans, trois visites de dix minutes ponctuent ses semaines. « J’étais derrière un grillage, j’ai rêvé pendant toutes ces années d’embrasser ma mère sans pouvoir la toucher. »
Antoinette essaie de s’occuper : elle donne des cours d’alphabétisation à ses co-détenues et passe du temps à lire les lettres de soutien qui lui arrivent de partout et par centaines. Puis c’est enfin la libération. Le mot à peine prononcé, son visage s’éclaire. Un sourire allonge ses fossettes. Dans la seconde, pourtant, la jeune femme reprend son air grave, son regard fixe et sans détour. « Après, la vie, c’est comme une autre prison. J’ai perdu beaucoup de choses pendant cinq ans. C’est très difficile de se reconstruire. J’ai voyagé, j’ai raconté mon histoire… J’ai eu la chance d’avoir une famille très unie et des amis pour me soutenir. Pourtant, même avec ça et ma personnalité très forte, j’ai eu du mal à retourner dans la société. C’est pourquoi je rêve de créer une association pour aider les anciennes détenues. »

Pour le moment, Antoinette vit entre Beyrouth et Paris. Elle a obtenu une bourse pour reprendre ses études en France, pays qu’elle aime particulièrement et qui a été très actif pour la faire libérer, mais elle affirme vouloir vivre au Liban. Serait-ce à cause de cet anneau qu’elle porte au doigt, symbole de son mariage tout neuf, cet été, dans la capitale libanaise ? Bien sûr. Mais aussi parce que « les droits de l’Homme s’améliorent. Nous avons bon espoir d’abolir prochainement la peine de mort. C’est en projet au Parlement et même si la question divise les députés et l’opinion publique, je pense que la situation est propice à l’abolition. Il n’y a pas eu d’exécution depuis cinq ans qu’Emile Lahoud est au pouvoir et les groupes de pression abolitionnistes n’ont jamais été aussi visibles. »

A Beyrouth, Antoinette vit « tranquille », protégée par sa notoriété. A Paris, elle est pour le moment préoccupée par son inscription en Deug à la Sorbonne. « L’administration française, c’est terrible ! » peste-t-elle. A 33 ans, avec ses boucles brunes attachées sagement, sa discrète médaille chrétienne et son petit sac passe-partout, on pourrait presque la prendre pour une étudiante anonyme. Presque.

Olivia Marsaud

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