
Des rencontres impromptues, des vies qui se croisent, contre toute attente : telle est l’histoire qui se tissa entre des Français anonymes et Mumia Abu-Jamal, le très charismatique président de l’Association des journalistes noirs de Philadelphie condamné à mort en 1982 pour le meurtre d’un policier blanc, crime qu’il a toujours nié.
J’ai rencontré Mumia pour la première fois en juillet 1995, dans une salle d’audience de l’Hôtel de Ville de Philadelphie, sept semaines avant la date prévue pour son exécution. L’atmosphère était survoltée. La salle bondée était divisée en deux camps : d’un côté les policiers de Philadelphie, en civil mais armés, arborant des tee-shirts avec la mention : « Mumia doit être exécuté » ; de l’autre côté de l’allée centrale des militants en grand nombre, fouillés et privés de leurs objets personnels avant de pénétrer dans la salle, des journalistes américains et étrangers, un public hétéroclite qui avait dû attendre de longues heures avant d’être admis à l’intérieur. La grande silhouette de Mumia et son large sourire faisaient face au juge Sabo, connu pour son nombre record de condamnations à mort de prisonniers noirs. L’exécution était prévue pour le 17 août et le compte à rebours avait commencé.
« ma haine de la violence »
Que faisais-je dans cette salle, loin de ma famille qui me reprochait mon absence ? Tout avait commencé cinq ans plus tôt quand j’avais sollicité une bourse Fulbright pour étudier sur un campus américain, le rêve de ma vie ; la commission Fulbright m’avait envoyé étudier à Temple University, Philadelphia. Cinq ans plus tard, j’étais face à la redoutable police de Philadelphie, je côtoyais chaque jour des militants noirs dont je comprenais difficilement les propos (l’anglais afro-américain est une langue à part entière) et j’écoutais un juge qui employait des termes juridiques qui me laissaient perplexe… La seule chose qui réunissait «mon côté» de la salle, c’était une volonté farouche de «sauver Mumia», de dénoncer l’injustice et le racisme qui entouraient ce procès.
En fait ce sont ma curiosité et ma haine de la violence qui m’avaient amené ici : j’avais voulu savoir comment tant de cruauté pouvait exister entre les communautés ethniques de Philadelphie, symbole du rêve américain. Je voulais comprendre comment le premier maire afro-américain de Philadelphie, Wilson Goode, avait pu autoriser le bombardement d’un quartier noir de sa ville puis laisser l’incendie ravager soixante maisons, tuant cinq enfants et six adultes, le 13 mai 1985. Et tout ceci sans que quiconque ne soit jugé coupable si ce n’est la seule adulte survivante, une femme noire condamnée à sept ans d’emprisonnement pour « insurrection contre l’Etat».
A la fin de son mandat, deux ans plus tard, W. Goode sera réélu : son seul adversaire était Frank Rizzo, le maire précédent, connu pour avoir persécuté les
Black Panthers (Panthères noires) et autres Afro-américains de Philadelphie pendant ses deux mandats. Sa cible favorite avait été également les victimes de 1985, toutes membres d’une communauté locale, issue des mouvements de protestation des années 70, appelée MOVE. En 1978, Rizzo avait fait raser leur premier domicile et condamné les neuf résidents -tous noirs- à une peine de «trente ans d’emprisonnement à perpétuité» pour le meurtre d’un policier blanc tué -d’après le témoignage des journalistes et étudiants présents sur la scène - pris dans les tirs croisés des policiers. « Ils se disent une famille, avait déclaré le juge Malmed, je condamne toute la famille ». Toujours en prison à ce jour, les ‘MOVE NINE’ furent condamnés sans aucune étude balistique pour étayer l’accusation. En 1978, un des accusés avait été violemment battu par la police, à la manière de Rodney King ; la scène avait été filmée et diffusée à la télévision locale mais tous les policiers, bien qu’identifiés, furent acquittés par le juge Kubacki qui renvoya le jury populaire et prit seul sa décision.
« Aux côtés des Move »
Procès arbitraires, brutalités policières, fausses preuves fabriquées par la police avaient déjà valu aux policiers de Philadelphie plusieurs enquêtes fédérales. Ils avaient aussi fait l’objet de nombreux programmes radio de Mumia Abu-Jamal, surnommé « la voix des sans-voix » pour sa défense des opprimés. Les membres de MOVE avaient été une des cibles favorites de la police locale, depuis les années 70 sous « l’ère Rizzo », le maire qui avait commencé sa carrière comme simple policier de rue dans les années 50, puis était devenu commissaire en changeant son affiliation politique (le commissaire est nommé et révoqué par le maire à Philadelphie) pour terminer sa carrière comme maire de la ville (1974-1982). Il briga un troisième mandat mais mourut pendant la campagne (1991).
Persécuté par la police de Frank Rizzo dès l’âge de 14 ans, Mumia avait assisté, dans le cadre de son métier, aux multiples procès qui avaient opposé la communauté MOVE à la ville de Philadelphie. La particularité de ce groupe, coupable de délits relevant du trouble à l’ordre public, avait été de rejeter la procédure coutumière du « plea bargaining » (90% des délits de droit commun sont soumis à cette procédure) : elle consiste, pour l’accusé, à avouer sa culpabilité - qu’il soit coupable ou non - afin de négocier sa peine avec le juge. Les membres de MOVE, s’estimant non coupables, ont toujours refusé cette procédure. Ceci conduisit à un engorgement du système judiciaire. Soumis à des mesures d’intimidation de plus en plus brutales (femmes enceintes battues accouchant de bébés mort-nés, bébé étouffé sous sa mère lors d’une descente de police) ils subirent une recrudescence d’emprisonnements arbitraires.
Mumia avait, entre autres choses, aidé à la libération d’une femme blanche, membre du groupe, emprisonnée successivement dans une prison pour hommes, puis dans un asile psychiatrique. Il l’avait interviewée sur les lieux, dissimulant un magnétophone dans sa poche, et avait diffusé l’interview à la radio mettant en évidence le caractère arbitraire de l’internement. L’accusée fut libérée et Mumia… interdit d’antenne ! Il décida de travailler en indépendant et d’être chauffeur de taxi la nuit pour faire vivre sa famille. C’est pour avoir conté toute cette souffrance au quotidien, d’une voix chaude et persuasive, à la ‘Victor Hugo’ pourrions-nous dire, que Mumia devait ‘payer l’addition’. Quand un policier blanc fut assassiné en décembre 1981 après avoir interpellé et maltraité son jeune frère, Mumia, qui venait d’arriver sur les lieux, devenait le coupable idéal. Pour la narration des faits, je vous renvoie à son livre ‘En Direct du Couloir de la Mort’, 1995. Pour votre information je peux vous relater quelques instants de l’audience de 1995.
«Sabo ou Ubu Roi»
Passer sept semaines dans la cour du Juge Sabo, c’est rejouer Ubu Roi : la stratégie du juge consiste à nier en bloc toutes les preuves et tous les témoignages fournis par la défense et à faire obstruction à toute demande de documents qui sont propriété de la police : l’avocat demande-t-il copie de 100 pages du dossier ? Ils sont facturés mille dollars à la défense, ou peut-être le double deux jours plus tard. L’avocat produit-il un témoin qui atteste, preuve à l’appui, que le meurtrier est un autre homme, probablement le passager du véhicule du frère de Mumia, Kenneth Freeman (il mourut, menotté, tué d’une balle dans la tête le… 13 mai 1985) ? Le juge, usant de son pouvoir discrétionnaire, refuse de verser les témoignages au dossier. Quant aux témoins, qui sont majoritairement noirs et pauvres, ils sont publiquement humiliés, leur vie privée (et leur casier judiciaire, le cas échéant) exposés au grand jour sous les sarcasmes du juge… Oui, il faut beaucoup de courage pour témoigner au procès de Mumia, ne plus rien avoir à perdre (un des nouveaux témoins avait un cancer au stade terminal) ou ne pas craindre pour sa famille (Pamela Jenkins, sosie noir de la Cosette des Misérables, refusa de communiquer l’adresse de sa famille, craignant pour sa petite fille, lors d’une audition complémentaire en 1997).
Il faut aussi du courage pour être l’avocat de Mumia : une de ses avocates fut arrêtée en pleine audience, menottée et incarcérée pour avoir refusé d’obtempérer immédiatement quand le Juge Sabo l’interrompit pendant sa requête. Elle dut présenter des excuses publiques au juge avant de pouvoir plaider à nouveau et nous dûmes nous cotiser et solliciter les passants pour payer sa caution de 1000 dollars. Devant mon indignation, les autres militants se sont étonnés : « ça ne se passe pas comme ça en France ?», m’ont-ils demandé…
Mumia, qui sera par la suite isolé dans une cage de verre pendant les audiences, écoute impassible comment va se jouer sa vie, habitué à des pratiques qu’il a longuement dénoncées. Il nous réconforte d’un grand sourire, brandit deux mains menottées pour nous saluer et nous remercier après chaque audience. Puis, nous l’apercevons une dernière fois à travers la vitre du fourgon blindé qui le ramène « en lieu sûr» tandis que la police nous repousse brutalement avec les chiens comme tous les soirs.
« tous les deux ans, dans le couloir de la mort »
C’est en 1995 que j’ai pu interviewer Mumia pour la première fois. Derrière une vitre, en haut de l’Hôtel de Ville, voici « mon Américain qu’on voyait à la télévision française » comme me racontaient au téléphone ma famille et mes amis, fatigués de mon insistance à les convaincre d’adhérer au groupe de soutien que nous avions mis en place deux ans plus tôt. Le juge Sabo, pris de cours par la résistance nationale et internationale qu’il devait affronter, avait accepté que Mumia soit interviewé pendant deux heures par une dizaine de personnes de son choix, un soir après l’audience. Je partageais les quinze minutes qui m’avaient été attribuées avec un journaliste belge ; deux interviews dans deux pays différents auraient plus d’impact. Devant l’enthousiasme soulevé par cette initiative le juge Sabo les interdit dès le lendemain ! Il faut dire que Mumia, malgré les conditions inhumaines de sa détention, la discrimination et l’injustice qu’il subit depuis des années, est toujours celui qui vous remonte le moral lorsque vous le rencontrez.
Depuis 1995 je vois Mumia environ tous les deux ans dans le couloir de la mort, au fin fond de la Pennsylvanie. C’est un endroit dont nul ne ressort indemne : le visiteur repart, le cœur gros, la gorge serrée, laissant derrière lui tous ces emmurés vivants, tandis qu’une main anonyme vous salue, derrière le carreau en forme de meurtrière d’une cellule : vous êtes le passager de la vie, celui qui parlera d’eux à l’extérieur, vous êtes devenu la « voix des sans voix ». La place me manque pour parler de ce lieu de honte que constitue le couloir de la mort, de ce lieu d’où l’on sort en se demandant comment on peut continuer à vivre la tête haute si ce n’est en se promettant de tout faire pour que cesse ce cauchemar.
J’ai vu en 1995 ce que la pression internationale des gens de bonne volonté pouvait faire. Pour la première fois le terrible Juge Sabo avait reculé : ce n’était qu’un sursis mais il avait sauvé la vie d’un condamné. Dans la salle d’audience, désertée par des policiers furieux, ce fut une explosion de joie. La grande manifestation prévue le 15 août fut maintenue et fut pleine de joie et d’espoir. Et pourtant, à ce jour, Mumia est toujours dans sa cellule de condamné à mort, douze ans plus tard. Sa vie est entre nos mains : les juges ne jugeront pas en fonction des faits mais en fonction du soutien que nous apporterons à un homme qui a dédié sa vie à la justice et sa voix à ceux que la vie a étouffés.
Claude Guillaumaud-Pujol
Paris, le 18 février 2006