03-11-2009
« SPECIALVISIT » à Rickey-Lynn LEWIS, couloir de la mort Texas. Petit témoignage à deux voix...
Eté 2009
Si la Loi d’Etat est barbare, des femmes et des hommes employés à son service sont
cependant humains.
SECONDE VOIX
Oui, ce voyage au pays de la machine à tuer inexorable, sans état d'âme, peut-être même sans âme, nous a surpris. Il nous a permis de rencontrer des hommes et des femmes chargés de la stricte application du règlement et qui, cependant, nous ont écoutés et, touchés, nous ont aidés. Ils ont permis une exception. Mieux, ils ont activement contribué, de leur place d'exécutant ou de responsable, à la faire aboutir dans l'urgence. Contre toute attente. Contre toute logique. L'accolade donnée par la gardienne responsable du quartier a pris toute sa valeur humaine. A travers elle, c'est comme si toute la chaîne des hommes et des femmes chargés de surveiller et punir au nom de la Loi nous serrait, nous soutenait dans notre désir de rencontrer un homme qui nous est cher. Après les moments difficiles de déception, les réactions d'étonnement et la joie indicible et contenue, est venu le temps de la réflexion. Que s'est-il passé les 20 et 21 août à Polunsky, death row du Texas, et à Galveston, section carcérale de l'hôpital?
Que s'est-il passé entre les personnes rencontrées et nous deux, un homme et une femme venus d'Europe pour rencontrer un homme enfermé depuis vingt ans. Un homme qu'ils rencontrent et qu'ils accompagnent depuis six ans. Un homme, noir, innocent du crime pour lequel il a été condamné à mort. Un homme qui sortira peut-être du couloir de la mort parce qu'un juge acceptera d'appliquer la loi, celle qui évite la peine capitale aux personnes retardées mentales. Il me semble que ce qui est advenu entre nous est de l'ordre de la grâce. Non une grâce transcendante venue d'ailleurs, même si certains n'auraient pas tort de le croire. La grâce des mots, des regards, des non-dits autant que de ce qui a été dit – et pas très bien dit – dans le maniement d'une langue non maternelle. Ce qui est advenu est venu de la rencontre d'humains de bonne volonté, confrontés à l'absurde d'une situation. Pas nécessairement voulu par des hommes. Chacun a pu se mettre, un temps, à la place de l'autre, ressentir, un instant, quelque chose de son ressenti, porté par l'intonation, le regard, l'attitude, la manière d'être et de dire ou de taire… La suggestion de la gardienne "Appelez avec votre accent" signifiait que notre accent avait contribué à ce partage, que notre maladresse avait laissé apercevoir quelque chose de notre qualité d'humain au-delà de la seule demande – irrecevable en temps normal. Dans ces rencontres directes ou téléphoniques, nous avons parlé avec et non à d'autres personnes. Au lieu de protester et de diriger contre les employés notre colère, nous avons pu dire notre peine, notre fatigue et notre désir de voir Rickey Lynn Lewis, cet homme qui nous appelle maman et papa. Lorsque le gardien gigantesque a couru sur le parking en criant la bonne nouvelle de la présence de Rickey avec une si belle joie, c'est comme si toute la prison retentissait de ce cri puissant. Danièle a parlé de connivence. Le mot signifie "complicité par tolérance", je dirai "par compréhension" de la part humaine de chacun, présente partout, même au fond du Texas profond qui pratiquait naguère le lynchage, même dans ces lieux où se donne la mort plus de 20 fois par an. Nous savions que les salariés de ces lieux n'étaient pas forcément d'accord en tant que personnes avec le système et cette pensée nous aidait à leur parler, à penser à eux avec compassion.
Au cours de ce voyage, nous avons appris qu'en parlant avec eux, dans une situation qui réunissait l'absurde et l'urgence, nous nous sommes rencontrés au-delà de nos cadres si éloignés, de nos personnes si différentes, dans notre commune humanité. Et cela a tout changé.
René Sirven