Témoignages

03-11-2009

« SPECIALVISIT » à Rickey-Lynn LEWIS, couloir de la mort Texas. Petit témoignage à deux voix...


Eté 2009
Si la Loi d’Etat est barbare, des femmes et des hommes employés à son service sont
cependant humains.

Première voix


19 août 2009.

Lorsque nous arrivons à Houston, Georges W. Air port, nous abordons la dernière étape d’un très long voyage. Nous avons décollé et atterri 12 fois… Les transports en commun sont ici quasiment inexistants et la prison isolée au milieu des fermes et des bois dans le Texas profond et verdoyant. Nous connaissons par cœur et le chemin de la location du petit véhicule nécessaire à nos déplacements, et l’emplacement de l’hôtel tout près de la prison. Nous sommes là pour notre «special visit» annuelle des 20 et 21 Août 2009. L’autorisation de la prison a été accordée il y a un mois.

Première visite du 20 Août 2009

Dès huit heures ce jeudi, nous franchissons sans ambages les deux fouilles successives : celle de notre véhicule et celle de nos vêtements. Cette année, il y a trois personnes dans le premier sas de contrôle, deux jeunes femmes et un homme noir. Il est très impressionnant car il pèse a minima 180 kilos. Les vérifications sont strictes. Même le dessous de nos pieds est vérifié… L’une des gardiennes s’apprête à nous donner notre badge de visiteurs, et, respectant la procédure, elle téléphone au couloir de la mort. Je rappelle que la Prison de Polunsky rassemble 2700 prisonniers de Droit commun et enserre le lieu spécialement conçu pour les condamnés à la peine capitale. Ils sont au nombre de 350 en ce moment… La réponse à l’appel téléphonique arrête la procédure : «Rickey n’est pas à Polunsky Unit ce matin, il est à Galveston à l’Hôpital»… à deux heures et demie de route de la prison. Invisible, donc… nous devons nous rendre à l’évidence : nos 10 000 Km de voyage n’ont abouti qu’à cela : une absence, un vide soudain, Rickey n’est pas là… Nous sommes stupéfaits et stupides… Je me ressaisis très vide et demande à rencontrer le «Warden», le responsable du couloir. La jeune gardienne appelée, affirme qu’il est en réunion pour la matinée et nous donne une information intéressante : elle écrit sur un papier le numéro de téléphone du secteur «prison» de l’hôpital que nous avons le droit de contacter avec l’autorisation bienveillante du chef. Elle ajoute aimablement «Appelez vous-même, avec votre accent». Les trois gardes présents ont l’air très sensible à notre déconvenue, et nous rebroussons chemin vers l’hôtel sous leurs regards compatissants et ceux des gardiens de l’entrée qui viennent de fouiller le véhicule il y a tout juste une demi-heure. A peine arrivés à l’hôtel, nous demandons à la jeune femme de l’accueil qui connaît notre démarche auprès de Rickey d’appeler le précieux numéro pour faire la demande de notre visite vraiment exceptionnelle. La réponse est non, les visites ont lieu le samedi et dimanche ; jours où nous aurons déjà repris pieds en France. Nous remontons, tristes dans notre chambre.

Mais décidément il est impossible de renoncer ; ma détermination n’a d’égale que ma déception. Alors j’appelle moi-même la prison dans l’hôpital, avec bien sûr mon terrible accent et sans doute assez de prudence, de conviction, et de reconnaissance anticipée pour tomber, après maints renvois d’un service à l’autre, sur une personne d’emblée attentive et émue. Elle hésite cependant quand je dis que Rickey vient du Couloir ! Cette provenance est un évident obstacle ! Après deux heures de tractations téléphoniques entre la prison et l’hôpital et contre toute attente, elle nous donne l’autorisation exceptionnelle de rencontrer Rickey-Lynn… Nous explosons de joie et j’ai le temps de lui demander, avant de poser le téléphone : « - Pouvez-vous, s’il vous plait nous dire votre prénom ? - Oui, je m’appelle F….»

Nous sautons dans la voiture, il est onze heures. Nous pouvons visiter Rickey dès quatorze heures, il ne faut pas perdre un seul instant. L’autoroute magnifique traverse Houston, dans un décor magique de gratte-ciel élancés dans l’air doré… Galveston est un grand port de guerre et de commerce sur l’Atlantique, l’hôpital est à quelques mètres de l’océan. Les indications données par F…. ne permettaient aucune erreur et nous aboutissons sans problème à l’entrée plus que discrète du Département de la Justice du Texas en plein Hôpital public. Entrée latérale dans un haut bâtiment, montée de deux étages de couloirs vides d’inscription. Le plan est parfait, heureusement, et nous pénétrons librement dans le parloir de la prison, oui sans aucun doute nous ne nous sommes pas trompés. La réception est abritée par une cage de verre, d’énormes barreaux, très serrés permettent à peine de voir trois femmes noires et jeunes face à leurs ordinateurs. De chaque côté, deux portes énormes et blindées ouvrent sur le secteur spécial de l’hôpital. Ici les condamnés sont bien soignés pour être exécutés en bonne santé…

Notre visite ne surprend personne. Nous déposons nos passeports et attendons sagement sur les bancs vernis de la salle. J’ose demander si nous pouvons rencontrer F… et à notre grande surprise la gardienne téléphone… Quelques secondes d’attente à peine, et l’une des portes blindées s’ouvre sur une jeune femme noire, belle et rayonnante. Nous n’avons pas eu besoin de nous présenter. Nous savons réciproquement qui nous sommes, nous avons communiqué pendant deux heures ce matin ! F …. se plante devant nous, nous nous regardons intensément et elle demande : « Est ce que je peux vous faire un hug? » (il s’agit d’une accolade).
Nous nous trouvons, moi, puis René, enserrés dans les bras de Frida. Embrassades émouvantes et prolongées… Je dis : -«Je n’oublierai pas votre visage » - «Oui». Et retournant prestement ses talons, elle enchaine : -«J’aime beaucoup votre vêtement» et c’est comme si nous avions éclaté de rire toutes les deux ensemble !
F…. est partie, la porte blindée s’est refermée sur cette apparition qui adoucit toutes les heures passées, toutes les heures à venir. En quelques secondes, nous avons rencontré la joie qui nous fait humains : une solidarité lumineuse qui a illuminé l’instant. Nous n’avons aucune fatigue, juste de la patience, immense. La porte latérale s’ouvre. La gardienne nous fait signe. Nous allons rencontrer Rickey. Nous pénétrons dans un parloir de taille réduite du couloir de la mort, mais ici, aucune question, aucune fouille n’a ralenti notre entrée.

Si nous avions espéré avoir une «contact visit», nous constatons que ce ne sera pas le cas. Rickey est installé déjà dans une cage de verre dont le bas est constitué d’un grillage peint en blanc si épais qu’il dissimule ses traits. Nous sommes debout devant lui, et Rickey semble et éberlué et peu réactif. On l’a extirpé de sa chambre médicale sans rien lui dire. Nous nous sommes assis sur des tabourets sans dossier. Sur le côté droit de la cage de Rickey sont exposés deux jeunes gardiens noirs et sympathiques. Ils se tiennent compagnie dans une autre cage de verre et grillage, vaste et confortable. Ils boivent des cannettes de limonade et l’un d’eux est presque allongé sur une sorte de petit sofa. Il déguste une collation. Etrange salon à proximité de l’espace austère où Rickey attend. Etrange contraste entre ces deux jeunes hommes en tenue grise de gardien et notre protégé dans sa tenue infamante. Il parle avec soumission et déférence. Une vitre sépare les hommes. Il faut être du bon côté.

Rickey explique d’une voix plate son transfert de Polunsky Unit au département de la justice criminelle dans l’Hôpital depuis trois jours. Il était bouleversé car il savait que nous devions le voir aujourd’hui même…et qu’il n’était pas à la prison. Ici, il a rencontré un médecin noir auquel il fait grande confiance. Hier, il a eu une anesthésie générale pour observation de ses sinus et prélèvement de liquide dans ses poumons. Il dit «Il y avait de l’eau marron», au passage sa gorge a été blessée : -«A mon réveil, le sang bouillonnait dans ma bouche, ici on s’occupe bien de moi». Il a vu beaucoup de monde autour de lui, des infirmières «très gentilles». On l’a calmé et il est content. Il reviendra sans doute en septembre pour un diagnostic plus affiné et une décision thérapeutique. Il s’étonne à peine de notre présence, nous questionne sur notre voyage, nos enfants et petits enfants qu’il nomme avec affection. Il philosophe sur la place des parents et en particulier de mères dans l’éducation des petits. Il évoque son enfance terrifiante et ses yeux sont pleins de tristesse. Le ton devient encore plus douloureux quand il explique la vie de son propre fils Carvin. Nous écoutons sans rien dire, la douleur de ce père qui voit sous ses yeux se jouer une répétition morbide… Il dit sa peine son angoisse, ses propres regrets et ses espoirs aussi, quand même. Sa voix douloureuse nous conduit loin dans sa détresse. Je demande aux gardiens si Rickey, comme à Polunsky Unit peut avoir une collation : non rien n’est prévu ici. Je m’empresse de pousser discrètement ma boite de coca-cola sur le côté, Rickey ne peut ainsi pas la voir.
L’un des gardiens interpelle Rickey et lui annonce que ce soir même il sera de retour à la prison, sans doute autour de 21 heures. Nous devons nous quitter, il est 16 heures 30.
Demain nous rencontrerons Rickey-Lynn en visite habituelle, dans le cadre que nous connaissons si bien et nous sommes comme soulagés…

Rickey demande de prier. Son visage est grave. Une expression de profonde détresse, de grande fatigue noie ses yeux.

Nous prenons la route du retour après un repas mémorable sur le port de Galveston où de gigantesques et authentiques voiliers ouvrent leurs entrailles aux visites touristiques. Depuis le ponton de bois, nous observons les manœuvres de remorqueurs minuscules aiguillonnant les flancs de bateaux géants… Nous ressentons un très grand bonheur, juste parce que nous avons réussi à voir Rickey. Juste parce que nous ne l’avons pas déçu.

Il faut au moins deux heures et demie pour rejoindre l’hôtel. Et nous ne sommes plus pressés. Dans le crépuscule flamboyant quelques légères ondées dessinent un arc en ciel dans la nuée mauve. Avec René nous voulons y voir un signe, le signe de l’Alliance d’une humanité possible entre tous les humains, tous. Un bonheur intense nous envahit. Une joie qui demeure. La fatigue ne sera pas au rendez-vous du soir.

Deuxième visite du 21 Août 2009

Lorsque nous arrivons au matin du 21à Polunsky-Unit, le voyage et le passage des contrôles ne provoquent aucune émotion… Nous sommes saisis dans une routine, en quelque sorte et nous mesurons à quel point le personnel est forcément dans la placidité née de la répétition.

Quand le contact avec le pire est quotidien, le pire quotidien est totalement banalisé, la sensibilité émoussée…

Triste constat. Tous les gardiens rencontrés la veille sont stupéfaits et comme admiratifs. Notre rencontre exceptionnelle avec Rickey les impressionne clairement, leurs exclamations en témoignent. Du coup les vérifications sont rapides, comme des formalités sans enjeux. Le personnel pénitentiaire de l’hôpital nous a avisé du retour de Rickey ici, dès hier au soir. Au moment où nous tendons nos passeports pour recevoir le badge jaune canari spécifique des visiteurs du couloir de la mort, la gardienne, consultant son ordinateur nous dit, sidérée : «Rickey Lewis n’est pas là !». Nous sommes tout à coup très las. Moi, j’ai envie de pleurer. Nous regardons tour à tour les trois gardes. Ils partagent notre désarroi. Nous restons immobiles, les bras ballants. Oui, nous n’avons plus qu’à repartir, c’est ce que nous faisons, têtes tristes. «Sorry, sorry» les au revoir sont désolés. Nous sortons de la prison dans l’étuve chaude et moite du parking. Nous avons à peine fait 50 mètres qu’une voix tonitruante zèbre l’air épais : -«Guess what, guess what? », le gardien s’époumone en courant derrière nous, «Devinez quoi, devinez quoi?» ; Il balance les presque 200 kilos de son corps pachydermique lancé à notre poursuite, hilare et rayonnant. Je crie :-«Ricky is here !» ; Oui, oui Rickey est là, en personne, la liste de l’ordinateur n’avait pas encore digéré son nom. Nous revenons triomphants vers le sas d’entrée. Nous aurions pu nous «huger» tous dans la joie partagée et nous nous contentons de dire merci !!! Quand nous arrivons en face de la cage en verre vide, nous sommes paisiblement présents, patients, heureux. Le couloir est plein à craquer de visiteurs, hommes et femmes, enfants joyeux et sautillants autour des distributeurs de nourriture.

Rickey arrive souriant, il s’installe dans le cérémonial habituel. Nous remarquons que beaucoup de jeunes femmes renouvellent le personnel. L’étrangeté du lieu de mort où la vie s’exalte dans ses moindres manifestations serre le cœur et les entrailles. Rickey est joyeux, il va faire un interminable festin, jusqu’à notre départ, méthodique, appliqué, il se régale.

Il va évoquer son retour dans le fourgon spécial dont les vitres sont presque toutes obturées pour que les prisonniers ne voient pas le paysage. Il attend les médicaments dont il espère un apaisement. Il nous entretient longuement de son nouveau dessin : la$ gardienne, à l’entrée du parloir a posé le très grand carton sur lequel Rickey a oeuvré, des semaines durant et qui représente la justice impitoyable tenant une épée sanguinolente, au coté d’un exécuté. Tous les détails figurent sur le dessin explique Rickey, il faudra que vous en envoyiez photocopie à mes correspondants. Le temps présent vertical et glorieux illumine parfois le temps qui court, ordinaire vers un avenir incertain. Rickey n’oublie pas d’aborder son sujet favori, qui le fait rire aux éclats : qui de nous René ou moi est le «boss» dans la maison ?
«C’est moi» dit René avec la mimique du parfait désespéré… Il n’en faut pas plus pour que Rickey parte en arrière dans un rire explosif ! L’heure du départ approche, Rickey est dans ses dégustations. Sur sa demande René me serre dans ses bras.

«Mange, mon petit, mange» et laissons nous saisir, ensemble, par le temps offert, le temps cadeau, au revoir, mon petit au revoir, nous sommes si contents de t’avoir rencontré que rien ne peut à l’instant nous rendre tristes… Nous nous envoyons des baisers volants à travers la vitre et Rickey continue à faire Pantagruel pendant que nous traversons les sas transparents qui nous conduisent vers la sortie. Tous les gardiens sont devenus des complices, nous nous sommes rencontrés à travers nos désirs d’aide, de douceur, de solidarité. Nous nous sommes rencontrés en toute humanité.

C’est ce que, avec nos sourires, nous tentons de dire à chacun d’eux avant le grand voyage de retour…

Danièle Sirven

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