Winston Churchill disait : « L'Inde est une abstraction. » Depuis son indépendance en 1947, le deuxième pays le plus peuplé au monde se qualifie de plus grande démocratie du monde. Ce statut prestigieux exige notamment que tous les hommes, femmes et enfants soient nourris, soignés, logés, éduqués et que leur droit fondamental à la vie soit respecté.

Du pays de Gandhi, le berceau de la culture de la non-violence, il est naturel de penser que la spiritualité et la quête de paix sociale règnent et inspirent le 1,2 milliard d'habitants qui y vivent. Il n'en est rien. L'Inde, pays fascinant au demeurant, est une terre de violence et d'extrêmes. Rien ne se situe dans la voie du milieu, on y vénère la vache mais on tue l'être humain. Quand certains en Inde balaient devant eux pour ne pas écraser une fourmi, d'autres hurlent leur rage et leur soif de vengeance.

Depuis plus d'un an, je vis dans ce pays qui persiste à condamner à mort et qui exécute à nouveau, rompant avec huit ans de moratoire. La rue crie « Pendons-les ! » et les politiques, après s'être terrés dans un silence veule, instaurent des procédures accélérées pour juger enfin la multitude de viols que peu de victimes ont le courage et l'opportunité de dénoncer. Mais cette urgence de trouver des coupables et de les châtier de façon spectaculaire ne saurait masquer ce qui paralyse l'Inde. Dipankar Gupta, sociologue de New Delhi, considère que les manifestations contre le viol et le meurtre de Nirbhaya, « Celle qui n'a pas peur », ne sont que la partie visible de l'iceberg et les protestations trouvent leur source dans le sentiment que « ce gouvernement n'honore aucune de ses obligations, dont la sécurité des femmes. »

L'Inde de la mondialisation, abandonnant toujours davantage de ses enfants, semble se diriger vers un aveuglement et la perte des valeurs qui définissent une démocratie. Lorsque l'armée, les forces paramilitaires et la police sont connues pour brutaliser et soumettre des populations par la violence et le viol, quand ces coupables ne sont pas poursuivis mais protégés, alors la révolte ne peut que gronder. Enfin, six hommes non encore jugés mais déjà condamnés à mort par l'opinion sont identifiés et arrêtés. L'un des prévenus a même d'emblée demandé à être exécuté, un lynchage dont la meute se chargerait volontiers. Comme toujours, la suprématie du gouvernement qui exécute pour punir ceux qui tuent ne fait que perpétuer la légitimation de la violence.

Pour contrer la violence et le crime, des solutions de réelle justice doivent être recherchées et appliquées afin d'instaurer la paix sociale. Lorsque des pays maintiennent la peine capitale au sommet de leur arsenal juridique, les valeurs fondatrices des démocraties encourent le risque d'être sacrifiées pour apaiser les cris du peuple et satisfaire ses instincts primaires. S'il est légitime d'être profondément ulcéré par l'horreur des attentats de Mumbai, des viols et des meurtres de chaque « fille de l'Inde », on doit l'être tout autant par la réponse également inhumaine que ces affaires engendrent. Restreindre les droits de la femme et utiliser la peine de mort à des fins politiques ne dissuade jamais de potentiels violeurs et criminels, les affaires quotidiennes de viols et de meurtres en Inde le prouvent. Il est temps pour l'Inde, comme le dit Ratna Kupar, Professeur en droit, de « reconnaitre que notre société produit ces individus qui se rendent coupables de tels actes haineux contre les femmes, et d'assumer la responsabilité d'y mettre fin. »

L'Inde ne vit que dans les extrêmes et bien peu de voix s'élèvent pour dire non à la castration chimique, aux enquêtes bâclées, aux procédures judiciaires hâtives, et enfin à la peine de mort. Ils faut les soutenir, car ces voix rappellent les devoirs d'une démocratie et montrent le chemin du milieu : une société qui abandonne son instinct de rétribution sanglante et qui se responsabilise devient plus humaine et plus juste pour toutes et tous.

Gilles Denizot

Membre du Conseil d'administration d'Ensemble contre la peine de mort – ECPM