Emmanuel Moynot est auteur de bande-dessinée. Dans ce cadre je me suis penchée sur ceux de ses ouvrages qui ont entre autre la peine de mort comme thématique.

De 1992 à 1994 sont publiés aux éditions Dargaud les trois tomes de sa série « Le temps des bombes ». Il s’agit d’une pure fiction relatant le destin d’un jeune bourgeois qui se lie au milieu anarchiste à la fin du XIXe siècle. Le second épisode de la trilogie relate l’exécution d’un des camarades du héros : ce personnage s’inspire de l’anarchiste Émile Henry (18872 – 1894), jeune homme de 21 ans guillotiné le 21 mai 1894 à la suite de plusieurs attentats. Clémenceau et Barrès assistent à l’exécution et « le Tigre » fervent abolitionniste, laisse ces quelques mots : « Je sens en moi l’inexprimable dégoût de cette tuerie administrative, faite sans conviction par des fonctionnaires corrects. (…) Le forfait d’Henry est d’un sauvage. L’acte de la société m’apparaît comme une basse vengeance* ».

Dans le second épisode du dytique « Nord/Sud » (en collaboration avec Dieter), la question de la sanction capitale est déplacée aux États-Unis. « Los Angeles » retrace le parcours d’un rappeur en pleine gloire, rattrapé par son passé et une sombre histoire de meurtre. Défendu par une avocate abolitionniste, nous suivons les pérégrinations et la descente aux enfers du héros.

Mais c’est au sujet de « Pierre Goldman, la vie d’un autre » [Futuropolis, 2012] que j’avais à l’origine l’intention d’interviewer Emmanuel Moynot. Pierre Goldman (1944 – 1979), haute figure du militantisme d’extrême gauche dans les années 60’, bandit à ses heures, écrivain, est condamné en décembre 1974 pour le meurtre de deux pharmaciennes, assassinats qu’il nia toujours.

Pierre Goldman risquait la peine de mort. En effet, nous sommes en 1974, au début du mandat de Valéry Giscard D’Estaing. La France est alors encore très majoritairement rétentionniste. Le 29 novembre 1972, peu de voix se sont élevées lors de l’exécution de Roger Bomtemps dans la cour de la prison de la Santé. Bontemps guillotiné alors qu’il n’a jamais tué…

Toutefois, dans le cas de Goldman, l’appel au sang, au talion, à la vendetta, n’a pas lieu. Le procureur général lui-même ne requiert pas la peine de mort. Alors que tous le pensent coupable, la prise de conscience de la réhabilitation de cet homme est indéniable. Rentré en prison cinq ans plus tôt, Goldman met à profit son incarcération pour passer des diplômes (licences d’espagnol et de philosophie, puis Maîtrise). En outre, le directeur de la prison écrit une lettre en faveur de Goldman. En effet, lors de mouvements de détenus, Pierre a contribué à maintenir le calme et a permis d’éviter des émeutes. Personnage très médiatisé car éminemment politique, tout le monde s’accorde sur le fait qu’en 1974, Goldman n’est plus l’homme qu’il était avant son incarcération.

C’est alors que je m’interroge sur la question de ce qui aurait pu être un procès politique : en effet, Pierre Goldman a toujours refusé cet axe de défense, au grand dam de ses avocats. Rappelons que la peine de mort en matière politique a été abolie en 1848, sous l’impulsion de Lamartine, Hugo, Coquerel, Rabuan et Buvignier. Il n’est donc plus possible d’envisager cet angle d’attaque, sous peine de contrecarrer à toutes les lois de la République. La défense en revanche pouvait argumenter sur l’amalgame possible entre le citoyen Pierre Goldman et le militant d’extrême gauche. Le prévenu refuse tout argumentaire allant en ce sens et il envisage – tout comme ses proches – la possibilité de l’exécution.
Le verdict tombe : réclusion à perpétuité.

Après un second procès en avril 1976, Pierre Goldman est innocenté du double meurtre.
Sorti de prison où il a fini de purger sa peine pour trois hold-up qu’il a commis, il est assassiné le 20 septembre 1979. Pour Emmanuel Moynot cet assassinat est sans doute, entre autre, la conséquence d’une croyance selon laquelle il aurait été acquitté à tort. Un lynchage. Une sanction capitale à rebours.

Je remercie très chaleureusement Emmanuel Moynot pour l'entretien qu'il m'a accordé.

Marie Gloris Bardiaux-Vaïente

*Michel Winock, Clemenceau, éditions Perrin, septembre 2007, p. 222