Publié dans L'Humanité, 23 septembre 2011 | Sandrine Ageorges-Skinner, administratrice d'Ensemble contre la peine de mort (ECPM), militante abolitionniste, est l’épouse de Hank Skinner, condamné à mort aux États-Unis. Elle dénonce le piège mortel d’une « justice de procédure ».

Pourquoi 
la mobilisation internationale 
n’a-t-elle pas réussi à empêcher l’exécution de Troy Davis ?

Sandrine Ageorges-Skinner : Nous nous heurtons 
à la logique de la justice américaine, qui est une justice de procédure et non de vérité. Troy Davis avait épuisé tous les recours possibles. J’avais 
un mince espoir que la Cour suprême accepte le dossier. Malheureusement, celle-ci s’appuie sur une jurisprudence de 1993 qui juge regrettable, mais « constitutionnelle », l’exécution d’un innocent. Tant que cette interprétation prévaudra, il sera difficile d’avancer. La mobilisation pour Troy Davis a été exceptionnelle. Mais le contexte politique, avec les primaires républicaines, a pesé lourd.

La campagne du candidat républicain favori, Rick Perry, instaure-t-elle 
un climat encourageant les exécutions ?

Sandrine Ageorges-Skinner : C’est certain. Rick Perry va chercher ses votes 
très à droite. Il est créationniste, 
anti-IVG, partisan de la peine de mort. Sous son mandat de gouverneur du Texas, 236 condamnés à mort ont été exécutés. 
En période de campagne, 
les exécutions sont des tableaux de chasse pour juges et procureurs d’État désireux de se faire réélire.

Combien de condamnés à mort risquent aujourd’hui l’exécution aux États-Unis ?

Sandrine Ageorges-Skinner : En 2010, 
il y avait eu 46 exécutions, cette année nous en sommes déjà à 35, et il y a encore 14 mandats d’exécution actifs, sans compter ceux qui peuvent 
encore être signés. Et il y en a déjà 
10 pour 2012 et 3 pour 2013.

Quelle est aujourd’hui la situation juridique de votre mari, Hank Skinner ?

Sandrine Ageorges-Skinner : La Cour suprême lui a donné le droit de 
se pourvoir au civil pour faire 
une demande de tests ADN propre à l’innocenter. Cette demande est 
en cours d’instruction. Mais comme c’est une procédure civile, cela n’a pas d’incidence sur le pénal. L’État du Texas a donc signé un nouveau mandat d’exécution pour le 9 novembre. Entre-temps, une nouvelle loi sur les tests ADN 
est entrée en vigueur. Nous avons donc déposé une seconde demande de tests ADN au pénal, ainsi qu’une demande de sursis, le 2 septembre. Nous n’avons encore aucune réponse.

Cette mobilisation, même si elle a échoué, peut-elle relancer le combat abolitionniste ?

Sandrine Ageorges-Skinner : Je l’espère. J’espère surtout que son exécution ne démotivera pas ceux qui ont cru 
à la mobilisation. Je regrette, 
en revanche, l’orientation de cette campagne, essentiellement axée sur l’innocence de Troy Davis. 
Peu m’importe l’innocence 
ou la culpabilité d’un condamné 
à mort. Lorsqu’on est abolitionniste, on l’est pour tout le monde. 
Bien sûr, l’innocence est une dimension qui interpelle les gens, même les partisans de la peine 
de mort. Il nous faudra surmonter cette contradiction et trouver des outils de mobilisation plus adaptés.

Les prévenus Africains-Américains sont-ils pris au piège d’une justice raciste ?

Sandrine Ageorges-Skinner : Pour moi, le facteur décisif n’est pas la couleur de peau. Si vous êtes noir, riche, que vous vous appelez O.J. Simpson, vous pouvez acheter la justice. Il est vrai que cette justice américaine 
a été conçue par et pour des hommes blancs et riches. Mais la clé reste, 
à mes yeux, la pauvreté, le manque de moyens pour se défendre. Or aux États-Unis, les classes défavorisées recoupent les minorités raciales, pas seulement les Africains-Américains, mais aussi les Hispaniques,
très touchés par la peine capitale. Ceux-là sont sacrifiés sur l’autel d’une justice politique.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

Publié dans L'Humanité, 23 septembre 2011 http://bit.ly/oxcgFi