Alors que l’abolition a progressé au niveau mondial ces dernières années, l’Arabie saoudite s’inscrit dans une tendance inverse. A l’heure ou des tentatives de changements politiques voient le jour dans le monde arabe, la dynastie saoudienne n’est pas plus encline à engager une réforme de ses pratiques en matière de peine capitale qu’elle ne l’est de manière plus générale. Les princes régnant de ce pays qui recouvre les quatre cinquième de la péninsule arabique depuis l’unification du royaume dans les années 30, ont en réalité accru la répression politique et les exécutions y sont fréquentes. Craignant plus que jamais que l’autorité du régime soit contestée, ceux-ci resserrent les vices, et la situation des droits de l’homme dans le pays demeure particulièrement accablante.

Il est alors important de rappeler que le régime saoudien actuel est fondé sur un pacte politico-religieux datant du XVIIIème siècle. Celui-ci scella l’alliance de Mohammad Ibn Saoud, émir d’une province de la péninsule, à Mahommad Ibn Al-Wahhab, le fondateur d’une interprétation stricte du Coran qui entreprit de restaurer ce qui selon lui étaient les pratiques du prophète. Le chef de guerre assura sa protection à l’homme de foi, qui légitima en contrepartie les velléités de conquête d’Ibn Saoud. Ils déclarèrent ainsi le « jihad » aux musulmans qui n’appliquaient pas à la lettre les obligations coraniques, perçus comme hérétiques. Ce que l’on nomme depuis lors le wahhabisme saoudien allait perdurer au fil des siècles et des conquêtes de la famille Saoud (qui s’empara notamment de la Mecque en 1803) pour être toujours en vigueur aujourd’hui. Mais le grand Mufti du royaume et ses prérogatives religieuses sont largement instrumentalisées par le pouvoir politique incarné depuis 2005 par le roi Abdallah. Le régime se sert effectivement de la légitimité que lui confère l’autorité religieuse suprême pour faire peser sur le pays une chape de plomb inextricable et la plus totale intolérance (aucun signe d’appartenance à une autre religion ou déviance à l’égard du puritanisme wahhabite n’est accepté).

Malgré cette position radicale et rétrograde, l’influence de l’Arabie saoudite sur la scène internationale n’a fait que croître, et les pressions bilatérales ou onusiennes sur la situation des droits de l’homme dans le pays sont inexistantes. Et pour cause, cela n’aura échappé à personne, ce pays renferme dans ses sols une quantité gigantesque de ressources pétrolières (la plus vaste et de loin, estimées à 25 % des réserves mondiales, facilement exploitables). La découverte en 1938 de ces réserves d’or noir a marqué une évolution considérable de la position internationale de l’Arabie saoudite, symbolisée par la conclusion du fameux Pacte du Quincy en 1945 entre le roi saoudien et le gouvernement américain. Ce pacte consacre l’entrée de la stabilité de l’Arabie saoudite et de son leadership régional dans les « intérêts vitaux » des États-Unis : il lui garantit l’essentiel de son approvisionnement énergétique, en échange d’une protection inconditionnelle et de la non ingérence dans les questions de politique intérieure saoudienne. Cette dépendance mutuelle rend une telle alliance pratiquement indéfectible (comme l’a montré la continuité des relations américano-saoudiennes à l’issue des attentas du 11 septembre 2001, perpétrés par des kamikazes majoritairement saoudiens). Car il est certain que la monarchie joue bel et bien un double jeu et tente de diffuser hors de ses frontières son interprétation rigide des textes.

Peut-on alors penser que la position saoudienne sur la peine de mort puisse avoir une influence significative dans le monde musulman ou dans le monde arabe ? Il y a plusieurs niveaux de réponse à cette interrogation.
Tout d’abord, bien que le roi Abdallah se soit proclamé gardien des Deux Saintes Mosquées et se porte garant de la sécurité de la Mecque et de Médine, le regard que porte la grande majorité des musulmans sur l’interprétation wahhabite de l’islam est très réservé et l’image des saoudiens demeure mauvaise. Il semble donc que malgré la présence massive de pèlerins qui affluent dans le Royaume chaque année, l’idéologie religieuse saoudienne ne s’étende pas au niveau individuel. On peut cependant faire mention d’organisations islamistes de première importance, telles la Ligue islamique mondiale ou l’Association mondiale des jeunes musulmans, comparables sur certains aspects à des organisations caritatives, dont la naissance et le fonctionnement sont directement lié au pouvoir saoudien.

D’autre part, des canaux d’influence se constituent par la formation à l’imamat de musulmans de nationalité étrangère dans les universités du Royaume, prônant la doctrine islamique radicale de retour sur leurs terres d’origine. Certains membres de la famille royale sont en outre directement impliqués dans le financement de groupes islamistes (comme l’a révélé la publication par Wikileakes des câbles diplomatiques américains).
Un autre type d’impact de l’idéologie conservatrice saoudienne est perceptible, au niveau étatique. En effet, le Royaume est engagé dans des processus de soutien financier par le biais de l’Organisation de la Conférence islamique (crée en 1969 à son initiative et doté d’une Banque islamique de développement) ou du Conseil de coopération du Golfe, au sein duquel Riyad a récemment suggéré d’intégrer la Jordanie et le Maroc, qui bénéficient à cet égard d’un plan de développement économique. De telles relations expliqueraient alors la position du gouvernement marocain lors des votes à l’Assemblée générale des Nation unies concernant l’établissement d’un moratoire universel sur l’abolition de la peine capitale. Le Maroc, pays abolitionniste de fait qui n’a pas pratiqué d’exécutions depuis 1993, s’était effectivement abstenu.

Mais il est intéressant d’observer le tournant opéré par les révoltes du printemps 2011. Si l’Arabie saoudite s’est imposée comme un acteur diplomatique majeur, le Royaume parait désormais très craintif à l’égard de l’avenir et tente avant tout de consolider un ensemble géopolitique conservateur dans la région. Il semble effectivement primordial pour le pouvoir saoudien, tout en mettant en œuvre une véritable théologie de la soumission à la monarchie à l’intérieur de ses frontières, d’axer sa politique extérieure sur l’alliance des régimes héréditaires contre révolutionnaires. Certains facteurs socio-économiques de la péninsule ne sont effectivement pas très éloignés de ceux de l’Egypte ou de la Tunisie, le fort taux de chômage touchant les jeunes en est un exemple (28%).

Son maintien à la tête de l’Etat devient alors coûteux à la monarchie saoudienne, les dépenses collectives supposées acheter la paix sociale ne faisant qu’augmenter. Cependant, bien que son voisin Qatari ait actuellement une meilleure cote de popularité, la puissance saoudienne possède une zone d’influence solide. Bahreïn reste totalement sous la coupe des princes de Riyad, le Yémen en est proche, le Pakistan entretient lui aussi des liens étroits avec la pétromonarchie et la communauté sunnite du Liban demeure particulièrement attentive à ses prises de position. Les multiples partenariats économiques de l’Arabie saoudite sont de surcroît toujours en vigueur… Ainsi, bien que cela soit difficile à quantifier, la rigidité du régime saoudien semble bien être un frein à une réforme du paysage politique plus favorable à la dignité humaine (valeur consacrée par la Déclaration sur les droits de l’homme en Islam adoptée en 1990 par les membres de l’Organisation de la Conférence islamique précitée).

En tout état de cause, l’application de la peine capitale est aujourd’hui un moyen servant à la gérontocratie saoudienne pour se maintenir au pouvoir, et au vue de la situation actuelle, particulièrement tendue, aucune évolution positive n’est à attendre. Reste à savoir combien de temps le système wahhabite et ses nombreux bénéficiaires parviendront à calmer les ardeurs de la population, car comme l’affirmèrent de jeunes saoudiens sur Twitter, leurs « revendications n’ont pas de prix en Riyals, en dollars ou en euros ». Riyad est alors soucieux d’avoir recours à Internet pour diffuser l’idéologie qui lui a permis de diriger ce gigantesque pays jusqu’à présent, et alimente des sites de propagande prêchant soumission et attentisme. La présence des jeunes saoudiens sur les réseaux sociaux est en effet loin de rassurer le régime qui, comme l’a montré la condamnation à mort de Hamza Kashgari, durcit sa position sur la toile. Le conflit entre conservatisme et modernité est donc loin d’être terminé et la marge de progression des droits de l’homme dans ce contexte n’est pas facile à évaluer… elle soulève en effet de nombreuses questions, que les prochains Congrès d’ECPM à Rabat (octobre 2012) et Madrid (juin 2013) ne manqueront pas d’examiner !

Julie Prêtre