L’Alliance taïwanaise pour la fin de la peine de mort (TAEDP) a participé l’année dernière au concours international « Dessine-moi l’abolition », et trois dessins avaient remporté le droit de figurer dans l’exposition itinérante. La directrice de l’alliance, Hsinyi Lin nous a rendu visite à Paris et nous a expliqué les actions menées à Taïwan et le climat politique dans son pays.

Pouvez-vous nous présenter brièvement l’Alliance taïwanaise pour la fin de la peine de mort (TAEDP), ainsi que vos activités ?

La TAEDP fut fondée en 2003, après que Wu Jiazhen et moi-même nous soyons rencontrées. À l’époque nous travaillions pour des structures différentes, mais nous cherchions toutes deux à aider des innocents condamnés à mort. C’est comme ça qu’est née l’idée d’une ONG taïwanaise contre la peine de mort. Les débuts n’ont pas été faciles. Jusqu’en 2007, notre travail était entièrement basé sur le bénévolat et le volontariat, puis nous sommes parvenues à embaucher une personne – moi ! – Aujourd’hui nous sommes 3 salariés dans l’organisation, sans compter les temps partiels. Wu Jiazhen s’occupe de tout ce qui concerne les victimes et l’éducation à l’abolition, et une autre personne consacre son temps aux affaires en cours à Taïwan. Pour ma part, je m’occupe particulièrement des actions de plaidoyer et de la Coalition mondiale contre la peine de mort… Et aussi de ce que personne n’a envie de faire (rires) ! En ce moment, pour nous, ce sont surtout les actions d’éducation qui sont importantes. Nous essayons notamment de faire entendre les voix des victimes des condamnés à mort. Beaucoup de personnes pensent que s’opposer à la peine de mort revient à s’opposer aux victimes des crimes passibles de la peine de mort, mais c’est faux. Nous soutenons aussi ces personnes, comme nous soutenons les familles des condamnés, que nous considérons également comme des victimes.

Vous orientez de plus en plus vos actions vers les avocats…

C’est vrai. À Taïwan, la peine de mort est encore une réalité, ce qui veut dire que de nouvelles condamnations sont toujours prononcées. Cela rend notre travail très différent du votre, en France, où vous consacrez votre temps à renforcer l’abolition. À Taïwan, il s’agit de lutter directement contre la réalité des condamnations. C’est pour cela que nous développons des actions de formation pour les avocats et certains de leurs clients. Si par ce travail les juges peuvent cesser les condamnations à mort, notre travail sera simplifié. Par exemple en 2015, il n’y a pas eu une seule condamnation à mort à Taïwan. Zéro condamnation. Et en 2016, jusqu’à maintenant, une seule condamnation. Former des avocats nous permet aussi d’atteindre de rencontrer de nouveaux partenaires, comme nos actions d’éducation nous ont permis de rencontrer des enseignants et de les impliquer dans la lutte contre la peine de mort.



Quelles actions développez-vous pour sensibiliser le public ?

C’est une autre priorité pour nous : communiquer avec le plus de gens possible. En 2014, nous avons effectué une enquête d’opinion dans le pays, dont nous avons tiré des informations très précieuses. Nous avons par exemple découvert que si l’on proposait une peine alternative à la peine de mort à un grand nombre de Taïwanais, ceux-ci auraient tendance à revoir leur position sur la peine capitale. Surtout, nous avons tiré de cette enquête la conviction que nous devons informer les gens. Souvent, il suffit de leur montrer la réalité de la peine de mort – le danger qu’elle représente, la faillibilité de notre système judiciaire, les innocents exécutés – pour qu’ils changent d’avis. Il y a plusieurs manières d’aborder le sujet. Par exemple au lieu de demander : « devrions-nous conserver la peine de mort ou non ? », on peut demander : « préférez-vous qu’on utilise la peine de mort sans possibilité de liberté conditionnelle ou un emprisonnement à perpétuité avec possibilité de liberté conditionnelle ? » Souvent, il suffit de proposer aux gens d’autres options pour que l’adhésion à la peine de mort diminue. La prochaine étape de notre travail d’éducation consistera en une tournée de débats dans tout le pays pour envisager des alternatives, se pencher sur d’autres solutions.

Comment allez-vous procéder ?

Nous avons décidé d’adopter une démarche très locale et d’aller dans toutes les villes du pays. Nous espérons ainsi organiser une à deux discussions à chaque étape, en utilisant de la documentation pour susciter la parole et l’échange. Par cette action, nous voulons montrer aux gens que le gouvernement ne s’engage pas assez sur la question de la peine de mort. En l’absence d’une réelle volonté politique d’organiser un débat national sur la peine de mort, nous avons décidé de faire nous-même ce travail. Il ne suffit pas de dire : « Nous avons signé le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, par contre nous ne pouvons pas abolir à cause de l’opinion publique… » C’est trop facile de s’arrêter là, il faut agir !

Quelle est la position du gouvernement actuel à Taïwan quant à la peine de mort ?

C’est une question difficile. Nous avons une nouvelle présidente, Tsai Ing-wen, depuis peu de temps… Elle est issue du Parti Démocrate Progressiste, qui est réputé plus progressiste que le Kuomintang, qui était au pouvoir jusqu’alors. Mais pour l’instant, nous n’avons vu aucun signe d’ouverture. Les violations des droits de l’homme continuent. Par exemple pendant la campagne, Tsai Ing-wen a montré des signes en faveur du mariage homosexuel, mais elle semble avoir fait machine arrière sur cette question une fois au pouvoir. Mon avis personnel, c’est que nous avons un gouvernement plus progressiste qu’auparavant, mais que ce parti, une fois aux commandes, est devenu plus conservateur. Et puis la question de la peine de mort reste très sensible. À Taïwan, en général, un président gouverne pendant deux mandats. Donc de nombreuses personnes nous demandent d’être patients, d’attendre la fin de son dernier mandat, de ne pas mettre la présidente dans une position délicate… Mais je n’y crois pas, je pense que c’est de la langue de bois. Et quoi qu’il arrive nous allons poursuivre nos efforts. Il y a heureusement d’autres signes d’espoir. La moitié des 15 juges de la Cour constitutionnelle viennent de changer et aujourd’hui il y a davantage de progressistes dans cette institution. Une révision de la constitution reste peu probable, mais cette nouvelle situation peut nous aider pour certaines affaires de condamnation à mort, lorsque nous ferons appel.

Aujourd’hui tous les regards sont tournés vers les Philippines et son président Duterte, qui cherche à rétablir la peine de mort. Est-ce que cela suscite de l’inquiétude de la part des abolitionnistes taïwanais ?

Je crois que l’idée générale à Taïwan, c’est que le président philippin est trop fou (rires). Bien sûr, certaines personnes l’apprécient et voudraient qu’on suive son exemple. Mais la grande majorité est choquée par les violations des droits de l’homme qui se multiplient là-bas. Donc non, les Philippines ne représentent pas une grande inquiétude pour nous à Taïwan. Notre inquiétude concerne plutôt le Japon et les États-Unis. Que va faire Trump ? Bien sûr nous sommes en Asie, et TAEDP s’intéresse aux autres pays asiatiques, mais les Philippines ne sont pas en mesure de faire pression sur notre gouvernement. Contrairement au Japon et aux États-Unis…