Driss El Yazami est président du Conseil national des droits de l'homme (CNDH). Né en 1952 à Fès, il a occupé des fonctions dirigeantes dans plusieurs associations telles que la Ligue des droits de l’homme et la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Son rôle, au sein du CNDH consiste, notamment, à suivre la mise en œuvre des recommandations de l’Instance Équité et réconciliation et de veiller à l’harmonisation du droit national avec les engagements internationaux du Maroc. Abolitionniste convaincu, Driss El Yamazami a accepté de répondre aux questions d'ECPM sur la position actuelle du Maroc concernant la peine de mort.

Monsieur El Yazami, en tant que président d’un organe indépendant du pouvoir exécutif, pensez-vous que le Maroc pourrait devenir le premier pays abolitionniste de la région ?
La démocratie, c’est la gestion pacifique du dissensus. Je suis optimiste par rapport à la capacité de la société marocaine à débattre. Bien avant le printemps arabe, la société marocaine a démontré une forte capacité à discuter sur de nombreux sujets importants : égalité hommes/femmes, peine de mort, libertés individuelles… La question de l’abolition est posée, personne ne la nie et le moratoire de fait en est une preuve.
Personnellement, je n’ai jamais caché mes convictions abolitionnistes. Je constate actuellement des avancées au niveau des institutions. Plusieurs ministres par exemple se sont exprimés très clairement pour l’abolition de la peine de mort.Il ne faut pas oublier les avancées juridiques. Le Maroc a réduit le nombre des crimes susceptibles d’être punis par la peine capitale. L’unanimité des juges est obligatoire pour une condamnation à mort et c’est également une avancée sur le chemin de l’abolition. Le débat dans la société existe. Mais la question de l’abolition n’est pas parmi les priorités du gouvernement actuel. Personne ne peut dire quand le pays franchira le pas. Le plus tôt possible, je l’espère.

Vous n’utilisez pas le conditionnel. Vous êtes sûr alors que le Maroc franchira le pas ?
C’est ma conviction. Mais l’histoire nous a appris que que rien n’est acquis d’avance ni de manière définitive.

Quelle est la racine du blocage ?
Je pense que le blocage vient de la ‘incapacité des abolitionnistes à parler à toute la société, dans sa diversité. L’abolition de la peine de mort de doit pas rester une question de spécialistes. Nous avons beaucoup discuté avec les membres de la Coalition marocaine contre la peine de mort. Il est très important d’élargir le spectre des publics. Une minorité active ne peut pas faire les réformes. Elle est importante mais il faut discuter avec les 35 millions de Marocains dont notamment les 7 millions qui sont dans le système scolaire. Les abolitionnistes devraient aller à leur l’encontre et débattre avec les enseignants, les élèves. Ils devraient rencontrer les milieux économiques, intellectuels et artistiques.

Quelle est la stratégie pertinente et quel conseil donneriez-vous aux acteurs abolitionnistes?
Il faut en premier lieu montrer la souffrance des condamnés à mort. La société n’entend pas suffisamment leur voix. Il est important de parler des erreurs judiciaires et de démontrer la non- exemplarité de la peine de mort. L’éducation de la société marocaine aux droits de l’homme doit être amplifiée et c’est ce que nous allons essayer de faire par la mise en œuvre de la plateforme citoyenne pour l’éducation à la culture des droits de l’homme. La priorité est d’éduquer les jeunes générations. Il faudra bien qu’il y ait, un jour, un acte politique fort. Mais pour que les acteurs politiques puissent agir, ils ont besoin de voir un mouvement d’ampleur pour l’abolition. Même si ce n’est pas le mouvement de la majorité. Aucune société n’a aboli la peine de mort avec une majorité favorable.

Etes-vous optimiste pour le futur abolitionniste du Maroc ?
Un très grand écrivain palestinien, Emile Habibi, a appelé l’un de ses romans « L'Optissimiste », qui est une contraction des termes optimiste et pessimiste. Je suis optissimiste pour l’abolition de la peine de mort au Maroc. Mais il faut continuer de travailler. Et surtout, travailler autrement.

Propos recueillis par Désislava Raoul