J’ai souvent parlé dans ces colonnes des conditions inhumaines d’enfermement dans les couloirs de la mort. Le thème de la journée mondiale 2014 (qui aura lieu le 10 octobre) est justement axé cette année sur les problèmes de santé mentale (affiche et brochure en français à télécharger).

Cette question complexe est au cœur de notre engagement à Ensemble contre la peine de mort (ECPM). En effet, la vision d’ECPM telle que réaffirmée dans notre charte est que « nous croyons en un monde qui soit conscient de l’inutilité de la peine capitale dans le système pénal et de la barbarie qu’elle fait naître et entretient dans la société ».

La maturité d’une société se mesure à la façon dont elle traite les plus faibles. Qui d’autres que les prisonniers sont au plus bas de l’échelle ? Et parmi ces prisonniers, souvent les condamnés à mort sont les plus fragiles et dans une situation d’incertitude et de dépendance extrême. Nombre d’entre eux souffrent de troubles mentaux évidents. Albert Camus disait d’ailleurs que « nous ne pouvons juger du degré de civilisation d'une nation qu'en visitant ses prisons ». Dostoïevski rajoutait que « l'état de droit ne doit pas cesser à la porte des prisons ». Or, cet état de droit est souvent bafoué. C’est d’ailleurs pourquoi les normes internationales protègent certaines personnes spécifiques, qui ne devraient jamais être exécutées. Ces personnes sont les enfants, les femmes enceintes et les personnes souffrant de désordres mentaux.

Combien de condamnés à mort développent des pathologies dues aux conditions extrêmes d’enfermement ? Combien d’entre eux devraient être soignés plutôt que de croupir dans des geôles en attendant leur sort ? Combien d’entre eux n’ont pas pu démontrer à leur procès qu’ils souffraient de réels troubles ayant pu altérer leur comportement qui sans excuser leur geste (car cela n’excuse rien) peut tout au moins fournir des pistes d’explication et peut-être aider en soignant le condamné.

Comment ne pas tomber dans la folie quand au Belarus, on assiste parfois à des simulacres d’exécutions, quand au Japon, les condamnés à mort sont dans un quasi isolement totale parfois plus de 30 ans, quand aux États-Unis, le condamné à mort passe par des dizaines d’années de procédure avec dates d’exécutions à répétition, reports de dernière minute, énième dernier repas avalé, sans parfois même pouvoir toucher les siens que derrière une vitre de plexiglas ? Comment ne pas tomber dans la folie quand les conditions les plus élémentaires ne sont pas satisfaites comme au Maroc ou en Tunisie. Ces situations font des condamnés à mort des « enterrés vivants » pour reprendre le titre de notre mission d’enquête tunisienne datant de 2013.

Il me paraît particulièrement inutile et barbare de ne pas prendre en compte les situations souvent flagrantes de condamnés qui souffrent de troubles mentaux importants. ECPM s'est toujours préoccupée des conditions de détention et en a toujours dénoncé l'inhumanité. Je le dis haut et fort : les couloirs de la mort fabriquent de la folie, rendent les détenus dépressifs, suicidaires, paranoïaques. Nous le savons depuis longtemps.
ECPM travaille au quotidien à faire ressortir ces faits notamment en allant à la rencontre des condamnés, en entrant dans les prisons pour alerter les décideurs sur la situation dans les couloirs de la mort et en publiant des missions d’enquêtes officielles et impartiales.

Cela fait partie des missions d'ECPM…

D'ailleurs sans attendre cette journée mondiale 2014, l’association l'a déjà fait à maintes reprises à l'occasion d'enquêtes en République démocratique du Congo au Rwanda, au Burundi et plus récemment, au Maroc ou en Tunisie qui ont fait ressortir très clairement que « la moitié des condamnés à mort prend quotidiennement des neuroleptiques, délivrés par l’infirmerie : la plupart de leurs pathologies sont qualifiées de psychotiques. De plus 17% des détenus développent d’autres maladies chroniques, toujours dans la catégorie des psychoses, telles la paranoïa, la psychose maniaco-dépressive, la psychose hallucinatoire chronique, etc. Par conséquent, 67% des condamnés à mort présentent des troubles psychiques graves qui relèvent de la psychiatrie. » (Voyage au cimetière des vivants : enquête dans les couloirs de la mort marocains », ECPM, 2013)

Par Raphaël Chenuil-Hazan,
Directeur d’ECPM