Aujourd’hui encore, 77 pays dans le monde font de l’homosexualité un crime. Pire encore, 11 d’entre eux puinssent l’homosexualité de la peine de mort : Afghanistan, Arabie Saoudite, Brunei, Émirats arabes unis, Iran, Mauritanie, Nigeria (dans les 12 États du Nord ayant adopté la charia), Soudan, Somalie (dans les émirats islamiques régis par Al Shabaab), le Pakistan et le Yémen.

Ces dernières années, c’est en Afrique que la situation s’est le plus assombrie pour les gays, lesbiennes, bi et transexuels. En janvier, le Nigeria s’est doté d’une des législations les plus répressives du continent. En février, l’Ouganda a adopté une loi qui interdit toute promotion de l’homosexualité et rend obligatoire la dénonciation des personnes homosexuelles. En République démocratique du Congo, une proposition de loi, prévoyant des peines allant de trois à cinq ans de prison pour homosexualité, est déposée mais pas votée. Au Liberia, deux projets ont été présentés, dont l'un proposait de sanctionner pénalement la « promotion » des relations entre personnes de même sexe.

Quand les homosexuels ne se retrouvent pas hors la loi, ils sont victimes de discriminations, de violences voire d’actes de torture. En Afrique du Sud, où la liberté d’orientation sexuelle est pouttant reconnue et le mariage gay a été légalisé dès 2006, les homosexuel-le-s sont régulièrement traqués, tabassés voire tués, et ce en toute impunité. Dans le pays arc-en-ciel, les lesbiennes sont mêmes victimes de « viols de redressement ».

Dans ce contexte socio-politique, la défense des droits des homosexuel-le-s est devenu un combat très périlleux mais indispensable. Explications et analyse avec Richard Sédillot, avocat et administrateur d’Ensemble contre la peine de mort (ECPM).

Comment la législation anti-homosexuelle s’est-elle renforcée au Nigeria ?

En janvier dernier, ce pays s’est doté, pour la première fois, d’une loi anti-gay au niveau fédéral. Cette loi ne prévoit pas la peine de mort mais une peine de prison allant de 10 à 14 ans. Elle s’avère très répressive dans la mesure où les termes employés sont extrêmement vagues et donc extensibles. Elle criminalise non seulement les homosexuels mais aussi toute personne qui fait fonctionner ou participe à des clubs gays, à des sociétés ou à des organisations pour homosexuels. Ce qui laisse sous-entendre qu’une ONG qui défend les droits des homosexuels pourrait tomber sous le joug de la loi. Tout Nigérian risque également d’être poursuivi dans son propre État s’il a contracté un mariage avec une personne du même sexe dans un pays où le mariage gay est autorisé. C’est une loi qui vient renforcer les dispositifs législatifs anti-gays qui existent déjà dans les douze États du Nord par l’application de la charia, qui, elle, prévoit la peine de mort en cas d’homosexualité.

Y a-t-il déjà eu des exécutions d’homosexuels au Nigeria ?

A ma connaissance non. Mais il y a déjà eu des procès. Il y a quelques mois, dans le Nord, deux hommes accusés d’homosexualité ont été fouettés tandis que deux autres ont été acquittés. Dans le premier cas, la peine de mort n’a pas été prononcée car le juge a considéré que les faits étaient anciens et que les accusés s’étaient repentis. Dans le second cas, le juge a estimé que l’accusation n’avait pas suffisament apporté la preuve de la culpabilité. Or, c’était pour lui indispensable qu’elle soit apportée au-delà de tout doute raisonnable puisque la peine encourue était la peine de mort.

L’Ouganda a aussi renforcé récemment son arsenal jurdique contre les homosexuels mais, contrairement à ce qui avait été annoncé, la loi ne prévoit pas la peine de mort pour les « récédivistes ». Comment expliquez-vous cette heureuse reculade ?

Il est possible que, dans le cas de l’Ouganda, la pression internationale ait été efficace et que le président Yoweri Museveni n’ait pas osé imposer la peine de mort. Néanmoins, la loi est venue durcir le dispositif anti-gay pré-existant. Elle condamne non seulement le délit de l’homosexualité mais aussi la promotion de l’homosexualité. Ce qui est, là aussi, extrêmement dangereux. On peut se demander si une ONG qui prend en charge des malades du Sida ne tomberait pas sous le coup de la loi dans la mesure où le Sida est encore trop souvent assimilé à l’homosexualité. Le texte législatif va même plus loin : il rend obligatoire la dénonciation de quiconque s’affichant homosexuel. Par exemple, quand un médecin ne dénonce pas l’homosexualité d’un de ses patients, il est dans l’illégalité. Autrement dit, il doit trahir le secret professionnel. Autre exemple, il est interdit de louer un logement à un homosexuel. Ce qui veut dire que tout propriétaire doit connaitre l’orientation sexuelle de ses locataires. Cela devient absurde !

N’y a-t-il pas une instrumentalisation politique de ces lois anti-gay ?

Certainement. La répression de l’homosexualité est une aventure, malheureusement, très populaire sur le continent africain et ailleurs. On constate que lorsqu’un gouvernement fait face à des difficultés, ce qui est le cas au Nigeria face au groupe terroriste Boko Haram, il cherche à détourner l’attention de la population par des vagues de répression anti-homosexuelle. Par exemple, au Nigeria, lors du procès des deux homosexuels condamnés au fouet, une foule en colère, réclamant l’exécution immédiate des accusés, a littéralement attaqué le tribunal au point d’obliger le juge à suspendre l’audience. C’est d’ailleurs la même stratégie politique qui est employée avec la peine de mort quand elle s’avère très populaire.

Existe-t-il des chiffres sur le nombre de condamnés pour homosexualité en Afrique ? Quelles sont leurs conditions d’incarcération ?

Je ne pense pas que des chiffres existent. Quant à leurs conditions de détention, elles doivent être terribles. Si le motif de leur incarcération est connu par les autres détenus, ils doivent subir la même répression qu’ils subiraient à l’extérieur : exclusion, passage à tabac, agressions sexuelles, viols…

Comment, dans un contexte socio-culturel homophobe, les homosexuels peuvent-ils défendre leurs droits ?

Beaucoup de mes confrères africains n’osent pas défendre des affaires liées à l’homosexualité car ils ont peur, non pas d’être perçus comme homosexuels, mais d’être assimilés au combat homosexuel. Toutefois, certains acceptent avec beaucoup de courage. C’est le cas de ma consœur camerounaise Alice N’Kom.

Au Cameroun, où l’homosexualité est également criminalisée, Alice N’Kom a réussi à attirer l’attention de la communauté internationale sur la situation des homosexuels et a reçu plusieurs prix décernés par des organismes de défense des droits de l’homme. En janvier dernier, elle a gagné une belle victoire en obtenant l’aquittemment de deux jeunes hommes condamnés à cinq ans de prison. J’espère qu’elle sera bientôt invitée en France par le Conseil national des barreaux. Elle a besoin de reconnaissance internationale pour bénéficier dans son pays d’une forme de protection diplomatique et médiatique.

Comment expliquez-vous cette montée de l’homophobie sur le continent africain ?

Il y a d’abord un facteur religieux. L’islam radical par le biais de la charia condamne à mort l’homosexualité tout comme les Églises évangélistes qui, sous influence américaine le plus souvent, ne cessent de gagner du terrain sur le continent africain. Le catholicisme a une position plus modérée dans la mesure où l’Église catholique s’oppose dans toutes circonstances à l’usage de la peine de mort. Le pape François l’a encore rappelé dernièrement.

Je pense qu’il y a aussi un facteur de tensions entre le Nord et le Sud. Plus les pays du Nord font tomber les discriminations à l’égard des homosexuels, plus les pays du Sud durcissent leur législation. Je pense qu’il y a une véritable incompréhension. Beaucoup d’Africains n’ont pas compris l’adoption par la France du mariage pour tous, mêmes les plus tolérants et ouverts. Ils ont l’impression que l’on cherche à leur imposer des valeurs qui ne sont pas les leurs. Le président du Zimbabwe, Robert Mugabé, a été l’un des premiers dirigeants africains à s’attaquer à « l’absurdité homosexuelle » de l’Europe et à dénoncer un « combat impérialiste ». Il est vrai que certains propos ont été très maladroits. Le Premier ministre britannique, David Cameron, a déclaré qu’il voulait « exporter le mariage homosexuel dans le monde » parce que c’est une valeur de liberté. C’est louable sur le principe mais c’est vécu comme une forme d’ingérence par les pays africains.

Il faut dire aussi qu’il existe en Afrique un vrai fantasme sur l’homosexualité qui pourrait se résumer à : « si on donne des droits aux homosexuels, on va inciter d’autres à le devenir ! » Toutefois, cette terrible répression des homosexuels, qui est une très grave atteinte aux droits de l’homme, a eu pour effet salvateur de faire émerger un contre-mouvement de la société civile africaine en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité.

Comment la communauté internationale peut-elle intervenir contre ces lois homophobes sans risquer d’être critiquée pour ingérence ?

Plusieurs pays occidentaux ont fait la défense des homosexuels un enjeu international et ont conditionné leur aide au développement à l’abandon de toute répression. C’est le cas du Canada, des Etats-Unis, des Pays-Bas et de la la Grande-Bretagne. La Suède est allée encore plus loin puisqu’elle a interrompu toute assistance à l’Ouganda. Mais aucun pays occidental n’a sanctionné ni le Nigeria ni l’Arabie Saoudite pour leurs lois anti-gays, tout deux exportateurs de pétrole et acheteurs d’armes. Il y a donc vraiment « deux poids, deux mesures » de la part des Occidentaux.

En fait, je pense qu’il faut y aller prudemment. Il faut absolument soutenir et les associations et les avocats qui défendent les droits des homosexuels. Mais le faire de manière discrète sans déclarations tonitruantes. C’est d’ailleurs ce qu’ont demandé de nombreuses ONG africaines. Je pense qu’il faut aussi prendre le temps d’expliquer ce qu’est l’homosexualité pour faire tomber les fantasmes sans agiter les peurs. En Mauritanie, des confrères m’ont expliqué que l’homosexualité, si elle n’est pas affichée publiquement, est relativement bien acceptée, alors qu’elle est pourtant passible de peine de mort. Mais, il ne faut absolument pas donner l’occasion à la presse de s’emparer de ce sujet car elle risquerait d’enflammer l’opinion publique.

Même si la situation en Afrique est très sombre pour les homosexuels, je reste optimiste. Je pense qu’il est possible de faire évoluer les mentalités et les lois. Le mouvement abolitionniste, qui a dû faire face aux mêmes genre de critiques anti-occidentales, est parvenu à gagner de nombreux pays, notamment africains. Qui, il y a dix ans, aurait parié sur l’organisation d’un grand débat sur la peine de mort dans la capitale marocaine ? Pas grand monde. Pourtant ECPM et ses partenaires ont réussi à le faire avec l’appui des autorités !

Propos recueillis par Camille Sarret
Carte homosexualité et peine de mort dans le monde (à télécharger ici)