Samedi, 2h du matin. Candido, 68 ans, prend sa voiture. Sept heures de route pour embrasser son fils en Floride. Au parloir des condamnés à mort. Comme tous les autres samedis, Tanya, 34 ans, passe cinq heures avec l’amour de sa vie. Juste un demi-samedi.

Rien ne se passe comme prévu ce 28 juin 1994. Personne ne s’imagine que la grande sœur puisse rentrer à ce moment-là et encore moins qu’elle soit capable d’appeler sa mère pour lui raconter la scène : la jeune Tanya, 15 ans, dans les bras d’un certain Pablo Ibar. Le scandale familial va durer presque deux semaines. Jusqu'à l’arrestation de Pablo. Il est accusé d’un triple meurtre qui a eu lieu le 28 juin 1994. Mais non, c’est une erreur…

Dans le Connecticut, où il réside depuis plusieurs années après avoir quitté son Pays basque natal, Candido reçoit un coup de fil de Floride où vit son fils. L’annonce est brutale : Pablo est accusé d’un triple meurtre. Choc. L’enquête commence, s’arrête, repart, traîne. Première prison pour Pablo, suivie d’une deuxième. Premier avocat, deuxième… Les années passent. En 2000, Pablo est condamné à mort.

Candido se trouve dans la salle d’audience, il écoute, il entend, il n’entend plus, il ne comprend plus. L’ancien champion de pelote basque est abattu. « Pendant un an, j’ai vu mon fils dans le désespoir absolu. Et ensuite il a repris ses forces, c’était à lui de me réconforter », se souvient Candido. « Aita ez egin negarrik! », lui répète Pablo. « Ne pleure pas, papa ! ». Depuis toujours Pablo s’adresse à Candido en langue basque : « Aita ! ». Papa ! Depuis qu’il a commencé à parler, depuis le moment où « aita » a fait un vœu pour Pablo : qu’il devienne un joueur professionnel de pelote basque.

« J’étais impressionnée par sa force de résister »

Tanya rencontre Pablo à une fête chez des amis. Arrive ensuite le moment intime et la surprise délicate de l’arrivée de sa sœur – au même instant que le triple meurtre pour lequel Pablo est accusé, puis condamné à mort. « Au début je défendais un innocent. Je voyais comment il se battait et j’étais impressionnée par sa force de résister. Et je suis tombé amoureuse de Pablo. J’ai eu envie de passer ma vie avec lui », raconte Tanya.

Elle s’écroule au moment de la condamnation. Les témoignages de sa famille, qui sait exactement où était Pablo au moment du meurtre, ne tiennent pas devant les images d’une caméra de surveillance. Même si plusieurs experts scientifiques n’arrivent pas à identifier la personne de la vidéo. Le visage ressemble à celui de Pablo mais également à des milliers d’autres. Les dizaines d’empreintes digitales retrouvées sur le lieu du meurtre ne correspondent pas à celles de Pablo. L’ADN non plus. Les membres d’un premier jury n’arrivent pas à se mettre d’accord. Deuxième jury, troisième… Condamnation à mort.

Un samedi par mois, Candido arrive au parloir à 9 heures pile. A 10 heures, la porte s’ouvre. Les gardiens enlèvent les chaînes, Pablo entre dans la salle. « Aita ! ». Cela passe si vite un demi-samedi… « Et j’ai tellement peur de ne plus le revoir », avoue Candido.

Pour Tanya c’est un rituel hebdomadaire. Le parloir, la grande salle, les baisers rapides devant tout le monde… C’est exactement ce que Pablo ne voulait pas pour elle : une vie de femme d’un condamné à mort. Mais elle en a décidé autrement. Et ils sont mariés depuis 15 ans. « Oui, l’opinion publique me tue. Mais c’est mon amour, c’est mon choix. Je connais quelques femmes qui sont comme moi mariées avec des condamnés à mort. Mais elles sont toutes européennes », sourit Tanya. Son rêve ? Embrasser Pablo longuement sans que personne ne la regarde. Et n’importe quel jour de la semaine.

Le rêve de Candido ? Voir son fils vivre. Et l’aider à ramener la balle dans l’aire de jeu. Une leçon de vie, et la règle d’or de la pelote basque. Un sport de force et d’habileté.

Desislava Raoul

Candido et Tanya Ibar font partie des témoins présents au 5e Congrès mondial contre la peine de mort