Le 5 juin 1981, Edward Mpagi est arrêté avec son cousin pour meurtre. Ils nient. Mais à cette époque, les deux jeunes hommes ne parlent pas anglais. Difficile de se défendre sans interprète.

Les deux jeunes sont déclarés coupables et condamnés à mort en avril 1982. L’année suivante, la cour d’appel confirme la condamnation. « J’étais abasourdi et paralysé par le choc, l’horreur. Je pensais que le système judiciaire ne pouvait pas condamner des gens innocents. » Mais si.

Après deux ans de détention provisoire, Edward et son cousin sont transférés à l’unité spéciale de la prison de haute sécurité de Luzira. Des années passent. Sa famille parvient à démontrer qu’Edward n’a jamais tué. La preuve ? La présumée victime est toujours en vie.

Mais à cette époque en Ouganda il est impossible de faire annuler une décision rendue par un juge. En 1989, le procureur général prouve l’innocence d’Edward. Encore des années passent…

Le bruit des cercueils

Le quartier des condamnés à mort se trouve dans la section E de la prison de Luzira. La potence aussi. Les exécutions ne sont jamais annoncées. Mais le moindre changement dans le comportement des gardiens pourrait être un signe.

Quand les heures du retour en cellule après les « promenades » sont avancées, c’est déjà une certitude : il y aura des exécutions dans trois jours. Les prisonniers n’ont pas le droit de quitter leurs cellules. C’est l’attente, la terreur totale.

Les gardiens passent dans le couloir. Ils crient des noms. à quelques centimètres, juste de l’autre côté des portes des cellules, chacun prie pour que son nom ne soit pas prononcé.

« Une fois la sélection terminée, c’est le soulagement. Il me reste au moins encore une journée à vivre », se dit à chaque fois Edward.

Les gardiens mettent des chaînes aux pieds des prisonniers qui ont entendu leurs noms, les « sélectionnés ». Ils les sortent de force dans le couloir. Pleurs, hurlements, cris, gémissements. Et parfois des chants religieux.

à chaque fois, Edward reste dans la cellule. Il pense encore au bruit bizarre que tout le monde entend ces trois derniers jours. On dirait le bruit de machines qui travaillent du bois. Effectivement, juste derrière la section E, il y a une menuiserie. C’est ici que l’on fabrique les cercueils pour les « sélectionnés » qui seront exécutés dans quelques heures.

Comment survivre ? La plupart des suicides sont constatés pendant ces trois jours d’attente.

« Après on entend un bruit très fort, semblable à une explosion », raconte Edward. Tous les « non-sélectionnés » restés dans les cellules reconnaissent le bruit de la trappe qui se dérobe sous les pieds de l’exécuté.

Gaspiller du temps pour les condamnés à mort ?

« Cruelles, dégradantes, inhumaines… » La voix d’Edward reste posée quand il décrit les conditions de vie dans le quartier des condamnés à mort en Ouganda. La nourriture est atroce. à 8 heures arrive la bouillie de maïs, à 14 heures les haricots. Il est nécessaire d’obtenir une prescription médicale pour avoir de l’eau chaude ou du sel. En fonction de la personne au poste de commissaire des prisons, la durée des promenades varie de 24 minutes – pour vider les pots de chambre –, à quelques heures – pour faire des exercices.

L’espace personnel en revanche reste constant : cinq personnes dans une cellule prévue pour un seul détenu. Chaque prisonnier a droit à deux couvertures. L’arrivée en 1996 de quelques matelas est un grand événement. En 18 ans dans le quartier des condamnés à mort, Edward n’a jamais vu de lits.

Les épidémies sont chroniques : choléra, diarrhée, dysenterie, tuberculose, sida… Edward a vu 180 détenus mourir de différentes maladies avant la date de leur exécution. En 1984, Edward supplie les autorités carcérales d’aider son cousin, qui vient de contracter le paludisme. « Mais de toute façon, vous allez mourir ! à quoi cela pourrait-il vous servir de prendre des médicaments ? On ne va pas gaspiller l’argent du contribuable, ni le temps du personnel ! » Le cousin d’Edward meurt en 1985.

Le « Sage » pour les autres détenus

Edward apprend à ses codétenus à lire et à écrire. Il est utile, il est vivant, il est le « Sage » pour les autres. Jusqu’à l’année 2000, quand un comité présidentiel décide de libérer le plus ancien prisonnier de Luzira.

Edward sort 20 ans après son arrestation. Sa femme est morte. En raison des affrontements avec la guérilla en Ouganda en 1985, il n’y a aucune trace de deux de ses enfants. Faute de moyens, ses autres enfants n’ont jamais pu aller à l’école. Les enfants du Sage sont illettrés.

Vendredi 30 mars 2012. Il fait très chaud à Kinshasa. La Conférence interrégionale sur les stratégies de l’abolition de la peine de mort en Afrique centrale commence. Cérémonie d’ouverture, discours officiels… Quelques personnes sortent pour se rafraîchir. Puis le modérateur annonce Edward. Il prend sa canne et avance très lentement. Le public ne sait pas qu’il a eu une attaque cardiaque il a y a quelques semaines. Il monte sur la scène et lève son regard. De la souffrance…

Plus personne ne sort de la salle. Silence. « Je suis Edward Edmary Mpagi, Ougandais, sain d’esprit. Je suis ici pour vous apporter mon soutien. »

Desislava Raoul
Ensemble contre la peine de mort – ECPM