C’est un cas emblématique de l’erreur judiciaire en Tunisie : celui, tragique, de Maher Manaï. Ce Tunisien de 32 ans a été condamné à mort pour un meurtre qu’il n’a sans doute pas commis. Depuis près de deux ans, il connaît le nom du véritable assassin. Mais rien n’y fait.

C’est dans le cadre d’une enquête menée en décembre 2012 dans les prisons tunisiennes sous la direction de l’écrivain Samy Ghorbal et à l’initiative d’Ensemble contre la peine de mort (ECPM), en partenariat avec la Coalition tunisienne contre la peine de mort et l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (Le Syndrome de Siliana, 2013 ) que l’affaire a été révélée. Maher Manaï a fait partie des 32 détenus qui ont été interviewés par les enquêteurs (Samy Ghorbal, la juriste et photographe Héla Ammar, la psychologue Hayet Ouertani et la journaliste bloggeuse Olfa Riahi).

Né en 1982 dans l’ouest de la Tunisie, Maher Sassi Ali Manaï a déjà passé plus du tiers de sa vie en prison. C’est le 6 septembre 2003 que son destin bascule. Dans la ville portuaire de Sfax, alors qu’il vient de quitter un café où il a ses habitudes, les policiers de la brigade de Sakiet Ezzit l’arrêtent pour un assassinat commis dans son quartier. Au commissariat, on l’insulte, on le frappe, on l’asperge de gaz, on lui brise les doigts, on lui fait signer de force des aveux… Il est déféré devant un juge. L’instruction est bâclée. En décembre 2004, au terme d’un procès entaché d’irrégularités flagrantes, le verdict tombe : il est condamné à mort.

Déjà connu par les autorités pour des antécédents judiciaires qui lui avaient valu 6 mois de prison, Maher Manaï pense avoir été victime d’une machination ourdie par vengeance : « Mon frère avait eu des ennuis avec la police, car il s’était disputé avec un chef de poste et l’avait frappé, a-t-il confié aux enquêteurs lors de son entretien en tête à tête. On m’avait arrêté en sa compagnie et conduit dans les locaux de la brigade de Sakiet Ezzit. Là, les policiers m’ont infligé un tabassage en règle. Cet épisode m’a traumatisé et révolté. C’est à ce moment que mes problèmes ont commencé. Une fois libéré, dès que j’en avais l’occasion, je me querellais avec eux, je les frappais, par bravade, avant de m’enfuir… »

Les aveux de son co-détenu

En février 2012, l’affaire prend une tournure inattendue. Par un hasard extraordinaire, un prisonnier qui vient d’être transféré dans la même cellule que Maher Manaï, un dénommé Badreddine Shili, reconnaît devant d’autres détenus avoir été témoin et complice d’un meurtre, survenu presque dix ans auparavant, à Sfax, meurtre pour lequel un innocent, parfaitement étranger à l’affaire, a été condamné à mort. En l’entendant, Maher Manaï se reconnaît dans la description. Son sang ne fait qu’un tour. Il se rue sur l’homme.

Après avoir repris ses esprits, Maher Manaï alerte sa famille qui engage alors Me Faouzi Laabidi, en vue d’obtenir une révision du procès sur la base des éléments nouveaux en leur possession, c’est-à-dire le témoignage de Badreddine Shili. Me Laabidi dépose plainte le 24 mars 2012 pour demander l’ouverture d’une enquête.

La brigade d’enquête et de recherches d’El Aouina procède alors aux auditions des principaux protagonistes, dont Badreddine Shili. Le prisonnier confirme ses aveux, accuse un dénommé Boulbaba Saafi d’être l’auteur véritable du crime, et désigne un dénommé Zouhair comme son complice. Il précise aussi qu’une dénommée Chaïma se trouvait en leur compagnie le jour du crime. La brigade ne parvient pas à auditionner Boulbaba Saafi, ni à identifier Zouhair, ni à retrouver Chaïma. Depuis, aucun autre acte de procédure ou d’enquête n’a été diligenté.
Pour l’équipe d’enquête auprès des condamnés à mort tunisiens, « le cas Maher Manaï est exemplaire des dysfonctionnements, des aberrations et de l’arbitraire du système judiciaire tunisien. Aucune des garanties procédurales prévues par la loi n’a été respectée dans son affaire. Le principe de la présomption d’innocence a été foulé aux pieds, pendant l’interrogatoire, pendant l’instruction, orientée par une enquête falsifiée, et pendant le procès, où la voix des accusés est rarement prise en considération. »

Aujourd’hui, Maher Manaï est toujours en prison. Quelques semaines avant l’incroyable rebondissement, sa peine avait été commuée en peine de réclusion à perpétuité. Il n’est pas libérable avant 2023. Samy Ghorbal, la Coalition tunisienne contre la peine de mort et ECPM ont porté son cas auprès du ministre de la Justice et des autorités tunisiennes. La mobilisation reste indispensable pour obtenir une révision du dossier.

Camille Sarret.