La Jordanie s’est réveillée le dimanche 21 décembre avec les radios et les chaînes de télé annonçant l'exécution à l’aube de 11 condamnés à mort. C’est alors que sont venues les premières explications officielles justifiant cette décision : leurs crimes étaient extrêmement graves et dangereux et certains d'entre eux avaient déjà passé presque dix ans en prison.

Effectué par le centre universitaire des études stratégiques et présenté par le gouvernement, un sondage a révélé que 81 % des Jordaniens soutiennent cette décision d’exécuter les condamnés à mort. De son côté, le gouvernement a justifié ces pendaisons en évoquant des risques de déstabilisation : dans un système tribal, les familles des victimes peuvent être incitées à se faire justice elles-mêmes.

Nous, à Penal Reform International (PRI), qui travaillons pour l’abolition, nous sommes devenus la cible des médias qui n’ont pas cessé de nous demander des explications. Pourquoi maintenant ? Qui sont ces 11 exécutés ? Comment ont-ils été choisis ? Quel destin attend le reste des condamnés à mort ? Nous n’avions aucune réponse. A vrai dire, nous avons été plus surpris qu’eux. D’une certaine manière, nous nous sommes sentis « trahis ». A Penal Reform International, nous avions eu des réunions quelques jours auparavant avec la direction des prisons – en charge des exécutions à mort – et rien n’indiquait un tel déclin. Selon la direction, les détenus ont été notifiés la veille de l’exécution, quelques heures après la validation du roi et son voyage.

Mais l'interprétation la plus plausible d’une décision aussi soudaine après 8 années de moratoire non officiel est d’ordre politique. Ces exécutions ont été décidées en lien direct avec les événements qui secouent la région, que ce soit en Syrie ou en Irak, et la guerre menée par la Jordanie et la coalition militaire internationale contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie (ISIS). Cette organisation terroriste comprend dans ses rangs des Jordaniens dont le nombre reste flou. Certains parlent de quelques milliers, auxquels doivent s’ajouter d’autres milliers de sympathisants à l'intérieur du pays. L’Etat jordanien s’est senti menacé. Il voulait imposer son pouvoir et son autorité face à des menaces internes et externes.

Une explication qui s’est renforcée quelques jours plus tard avec l’emprisonnement par l’ISIS d’un pilote jordanien et l’enlèvement de deux Japonais. L’ISIS avait demandé d’échanger un Japonais contre une Irakienne condamnée à mort en Jordanie pour une tentative d’opération suicide terroriste en 2005 qui a échoué. Les négociations n’ont pas abouti et l’ISIS a exécuté le pilote jordanien, d’une manière sauvage et barbare, en le brûlant vif dans sa cellule, comme le montre la vidéo qui a été diffusée sur les réseaux sociaux. Ce qui a suscité l'indignation du public à grande échelle et provoqué des manifestations pro-gouvernementales soutenant toute décision de vengeance. Peu de temps après, l’Irakienne que l’ISIS voulait libérer a été pendue avec un autre Irakien accusé de meurtre et d’appartenance à Al-Qaeda.

Étonnamment, la pendaison de ces deux détenus apparaît clairement comme une vengeance venant apaiser la colère du public. Pourtant, les Etats et gouvernements n’agissent normalement pas en représailles contre des individus, même si leurs crimes sont atroces, surtout qu’ils n’étaient pas directement responsables de la mort du pilote.

Matière à causer encore plus d’inquiétude, les récentes rumeurs que font circuler certains parlementaires et journalistes jordaniens. Le gouvernement aurait l’intention, dans un future proche, de procéder à de nouvelles exécutions. Plusieurs prisonniers auraient été transférés du couloir de la mort vers la prison de « Swaka » où les exécutions sont effectuées. L’actuel ministre de l'Intérieur, considéré comme un défenseur de la peine de mort et étant peut-être même celui qui a convaincu le roi de la reprise des « pendaisons », a annoncé plus de fermeté contre les terroristes et ceux qui les soutiennent et soutiennent « leurs idées ».

Par Haitham Shibi
Directeur de communication et d’études à Penal Reform International, partenaire d’ECPm en Jordanie.
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