Condamnation à mort autorisée pour les mineurs, disparitions de journalistes, baillonnement de l’opposition… Mushfiq Mohamed et Ahmed Mohamed, membres de l’ONG Maldivian Democracy Network ont accepté de nous en dire plus sur le glissement autoritaire que connaissent les Maldives depuis quelques années.

Depuis l’élection d’Abdulla Yameen en 2013, les signes inquiétants d’un retour de la peine de mort se multiplient aux Maldives. Les ONG présentes sur place redoutent la rupture d’un moratoire de fait vieux de plus de 60 ans. ECPM a rejoint en février dernier le mouvement de soutien à trois condamnés à mort qui risquaient une exécution imminente.

>> Lire notre communiqué : ECPM dénonce trois exécutions imminentes au Maldives

À l’occasion du 6e Congrès mondial contre la peine de mort, en juin 2016, nous avions rencontré Mushfiq Mohamed et Ahmed Mohamed, membres de l’ONG Maldivian Democracy Network, pour en savoir plus sur la période que traverse un pays davantage réputé pour ses plages de sable fin que pour ses violations des droits de l’homme.

ECPM : Quelle est la situation des Maldives vis-à-vis de l’application de la peine de mort ?

Mushfiq Mohamed et Ahmed Mohamed : Aux Maldives, la dernière exécution remonte au début des années 60, le pouvoir a ensuite instauré un moratoire de fait. Mais en 2014, un nouveau gouvernement est arrivé avec à sa tête Abdulla Yameen, demi-frère de l’ancien dictateur Maumoon Abdul Gayoom. En avril 2014, ce gouvernement a voté un texte de loi qui remet en place l’utilisation de la peine de mort par injection létale. Récemment, nous avons pu voir certains dossiers être expédiés très rapidement, des dossiers qui concernent des politiciens, des avocats… il semblerait que les autorités cherchent à se débarrasser de certaines personnes.

Après avoir échoué à se procurer les produits létaux, les autorités ont déclaré il y a quelques jours qu’elles allaient dorénavant exécuter par pendaison. À l’heure où nous parlons, nous attendons des verdicts de la Cour Suprême concernant 4 condamnés à mort. D’après la loi, la Cour Suprême peut statuer sur un dossier sur une durée de 30 jours. Si au-delà de ce temps la décision de la cour est confirmée, le prisonnier peut être exécuté à tout moment. Donc ces personnes pourraient être tuées d’ici un mois.

Quelles actions développez-vous contre la peine de mort ?

Nous avons commencé un projet sur cette thématique en 2015. Les Maldives étant un pays musulman, nous avons décidé de nous pencher sur les arguments religieux utilisés par l’Islam pour justifier la peine de mort. Nous avons fait appel à un universitaire islamique égypto-américain qui est venu participer à quelques ateliers destinés aux les étudiants et aux les avocats. À l’origine, nous voulions organiser un sermon public, mais sans surprise, le ministère islamique ne nous a pas accordé l’autorisation,. Les autorités ont prétendu qu’il n’avait pas les compétences nécessaires, et ce malgré le fait qu’il est lauréat un diplôme de droit islamique et d’une thèse aux États-Unis. Nous analysons également les dossiers des condamnés à mort et nous répertorions les violations de droits dans le cadre des procès. Notre but est de montrer au public à quel point les autorités judiciaires sont corrompues et insuffisamment formées. On ne peut pas compter sur un tel appareil judiciaire pour rendre la justice, et encore moins pour décider de la mort de quelqu’un.

Comment la peine de mort est-elle revenue dans l‘actualité aux Maldives ?

Il y a eu une brève transition démocratique de 2008 à 2012, puis un coup d’état a renversé le gouvernement. Lors des élections qui ont suivi, la Cour Suprême est intervenue trois fois sans raison valable, sur la base de faux rapports de police. Les gens ont finalement pu voter, et le nouveau gouvernement élu a promis de rétablir l’application de la peine de mort. C’était une manière d’obtenir la sympathie du parti islamique.

Est-il difficile de travailler dans une ONG en ce moment dans votre pays ?

Très difficile. Nous devons surmonter un certain nombre d’obstacles. Il y a d’abord la pression du gouvernement. Il n’y a pas de forte société civile aux Maldives. C’est quelque chose de très nouveau qui a commencé au début des années 2000. Seules quelques ONG travaillent sur les droits de l’homme aux Maldives. Ensuite, il y a le fait qu’il est très difficile d’obtenir des fonds. Dans les faits, les Maldives sont gérées par quelques entreprises locales qui ne tiennent pas à soutenir les ONG. En ce qui concerne les bailleurs internationaux, il est difficile de viser les Maldives, c’est un pays tellement petit… Pourtant, quand on voit que 200 personnes ont quitté le pays pour aller en Syrie rejoindre des groupes terroristes, on peut se dire qu’il est urgent de pousser pour plus de droits de l’homme et de démocratie dans ce pays.

Les ONG ne sont pas les seules à souffrir. Les journalistes aussi ont du mal à faire leur travail. L’un d’entre eux a disparu en août 2014, et on ne sait toujours pas ce qui a pu lui arriver. Notre organisation a publié des rapports d’enquêteurs privés sur cette disparition et le gouvernement a rapidement nié ces éléments et menacé de nous poursuivre. Donc non, ce n’est pas un environnement sûr pour une personne qui souhaite exprimer librement ses opinions. Récemment, ils ont même fait fermer l’un des plus gros journaux du pays. La situation est très préoccupante.

Pensez-vous qu’un boycott serait efficace pour entamer un dialogue avec le régime ?

Si on regarde l’industrie du tourisme aux Maldives, qui représente environ 70 % du PIB, on peut voir qu’une grande partie des touristes viennent d’Europe. C’est un très gros marché pour les Maldives. Plus d’un million d’Européens se rendent aux Maldives chaque année, ce qui représente 40 % des touristes.

Nous n’appelons pas personnellement au boycott, mais il serait intéressant de se pencher sur la question et de voir comment cela pourrait se faire. Il existe un site internet, Ethical Maldives, qui répertorie les entreprises touristiques qui financent le régime. Je pense qu’une démarche ciblée serait la meilleure solution. L’UE a d’ailleurs voté une résolution dans ce sens, mais aucun pays ne l’a adoptée individuellement.

Ces sanctions pourraient inciter le gouvernement à prendre en compte la communauté internationale. Aujourd’hui, la plupart des opposants politiques maldiviens sont soit en prison, soit en exil. La communauté internationale est intervenue pour ouvrir un dialogue mais nous attendons toujours une réponse des autorités. Le gouvernement refuse toujours d’échanger avec l’opposition… À moins d’une véritable mobilisation internationale, aucun dialogue ne s’enclenchera.

Mais si un tel dialogue devait avoir lieu, il faudrait impliquer la société civile, permettre aux ONG d’assister aux échanges. Cela permettrait aux Maldives de sortir de ce cycle de coup d’états dont souffrent beaucoup de petits pays.