Ce serait peut-être le plus beau cadeau pour son anniversaire. Le 18 octobre prochain, deux jours après avoir fêté ses 53 ans, Ahmed Haou, ex-condamné à mort marocain, témoignera au 1er Congrès régional contre la peine de mort au Maroc. Le pays du quartier « B » accueille des abolitionnistes de toute la région MENA. « Impensable ! », aurait dit Ahmed il y a quelques années…

Le 20 juin 1983, plusieurs jeunes marocains manifestent contre l’oppression du régime de Hassan II. Ahmed Haou est parmi eux. Le lendemain aussi. Il brandit des banderoles, distribue des tracts. C’est sa manière de protester contre le Roi qu’il considère responsable des massacres contre les manifestants, notamment lors des émeutes de Casablanca en juin 1981. Deux ans plus tard, Ahmed et ses amis n’ont pas oublié les 600 personnes tuées. Et sortent dans la rue. Le mot d’ordre : manifestations pacifiques !
C’est l’été. Ahmed part camper… Car il ne sait pas encore que sa famille est devenue une cible de répression. Les vacances se terminent en urgence. Ahmed se rend volontairement au commissariat. « Je ne réalisais pas que je marchais au-devant de la guillotine. Si je pouvais revenir en arrière, je ne me serais jamais livré. »
Le 30 juillet 1984. Ahmed Haou est condamné à mort. Pour atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat ! La famille Haou reçoit les condoléances des proches. Comme si Ahmed était déjà mort…
S’il ne s’était pas livré, il n’aurait peut-être pas passé 15 ans dans la prison centrale de haute sécurité de Kenitra, au quartier « B » dédié aux condamnés à mort. 5 475 nuits sans savoir si la porte de sa cellule sera ouverte. Pour les autres prisonniers, c’est un espoir de libération. Pour les condamnés à mort, voir la porte s’ouvrir est un signe précurseur d’une exécution. Et la porte sera ouverte à plusieurs reprises. Non, pas pour exécuter Ahmed. Juste pour le terroriser. Les gardiens s’amusent. « Les geôliers peuvent me torturer, ils peuvent m’exécuter. Mais ils n’auront jamais le pouvoir de me priver de mon sourire et de mes opinions contre l’oppression », se dit Ahmed pour tenir.
Et la vie du condamné à mort continue. Atteintes à l’intégrité physique et morale. Actes de tortures et d’humiliation. Malnutrition. Aucun suivi sanitaire. Mais aussi : 15 minutes de promenade par jour et même le droit aux visites dans des parloirs de 4 m². Deux sièges à une distance d’un mètre et demi. Pas de livres, pas de journaux, pas de nourriture apportée par les familles. Interdit.
« Nos grèves de la faim étaient les seuls moyens pour les organisations des droits de l’homme (OMDH, AMDH, INDH, AI, FIDH, HRW) d’attirer l’attention de l’opinion publique sur nos conditions de détention inhumaines. Et j’ai tenu. Grâce à ma confiance en Dieu. Et – bien sûr – le soutien inlassable de ma famille, de mes amis en France et à travers le monde. A partir de 1991, je recevais des lettres de soutien pendant que Hassan II déclarait qu’il trancherait nos têtes, s’il le fallait», se souvient Ahmed.
Quelques années plus tard le discours change. Le Maroc subit de nombreuses critiques en matière de violation de droits de l’homme. L’Union européenne met la pression pour que le pays retrouve sa place privilégiée d’État le plus progressiste de la région MENA. En 1998, Le Conseil consultatif des droits de l’homme (aujourd’hui : Conseil national des droits de l’homme) prépare une demande de grâce pour les détenus politiques. Sur la forte pression des organisations internationales ; le régime marocain cède et libère une trentaine de prisonniers. Parmi eux : quatre condamnés à mort. Ahmed figure sur la liste.
Finis les 15 ans dans le quartier « B » ! Mais 15 ans plus tard Ahmed n’a rien oublié. « Je garderai toute ma vie des traumatismes psychiques. Je ne guérirai jamais de mon asthme, ni des séquelles dues aux tortures que j’ai subies ».
Aujourd’hui, Ahmed est cadre administratif au Conseil national des droits de l’homme et reste optimiste pour son pays. « Le Maroc peut être un exemple dans le monde arabo-musulman », assure-t-il. Car il n’y a pas eu d’exécutions depuis 1993. La nouvelle Constitution défend le droit à la vie. L’Instance équité et réconciliation, commission nationale avec approbation royale, a demandé l’abolition de la peine capitale. « Ce n’est alors qu’un rejet culturel, notamment dû à l’interprétation de la religion. Il ne reste que la phase psychique avant l’abolition », considère l’ex- condamné à mort.
« Exécuter un criminel ne rendra pas la vie de sa victime. La peine de mort n’est pas dissuasive, elle ne réduit pas les actes criminels ! »… Ahmed prononcera ces mots au Congrès régional à Rabat, devant des abolitionnistes de tous les pays de la région MENA. Un ex-condamné à mort à la tribune marocaine. Pour que le quartier « B » n’existe plus jamais. Bon anniversaire, Ahmed !
Desislava Raoul