Entrevue croisée avec Me Abdul Razshid Ismail, avocat au Barreau de Malaisie et Me Julian McMahon, avocat australien et défenseur de Myuran Sukumaran et Andrew Chan, condamnés à mort en Indonésie.

Comment avez-vous été amené à exercer la profession d’avocat? Pourquoi avoir choisi ce métier ?

ABDUL RASHID ISMAIL :
Mon défunt frère m’a conseillé de m’intéresser au droit lorsque j’avais seize ans et c’est de là que ma vocation est née. Je vois ce talent comme une capacité à défendre les personnes qui ne sont pas en mesure de se défendre elles-mêmes.
J’ai étudié le droit à l’Université d’Exeter au Royaume-Uni et ensuite j’ai été engagé comme avocat chez Law of Lincoln’s Inn. Après avoir terminé mes études en Malaisie, j’ai été recruté comme avocat et comme procureur de la Haute Cour de Malaisie. Ce fut le début de ma carrière en tant que juriste.
A cette époque, mon travail portait principalement sur des litiges commerciaux et corporatifs. Cependant, mon intérêt pour les questions des droits de l’homme et du droit pénal m'a amené à prendre plusieurs dossiers pro bono. J’ai défendu des clients dans des affaires pénales impliquant les droits de l’homme et des clients qui ne pouvaient pas se procurer une représentation juridique.
Quelques années plus tard, je me suis impliqué dans le Comité des droits de l'homme du barreau malaisien et avec quelques autres avocats, nous avons agi pour un groupe d’autochtones dans une affaire historique au terme de laquelle la Cour suprême a reconnu les droits des aborigènes aux titres fonciers dans le pays pour la première fois.

JULIAN McMAHON :
C’est une question assez personnelle. Permettez-moi de garder la réponse pour moi.

Comment avez-vous commencé à défendre des condamnés à mort ? Comment les soutenez-vous ?

ABDUL RASHID ISMAIL :
Lorsque je poursuivais ma maîtrise en droit international des droits de l'homme à l'Université d'Oxford, le professeur William Schabas était un de mes tuteurs. Je me suis intéressé aux questions relatives à la peine de mort et je suis ensuite devenu le président de la Société nationale des droits humains (Hakam). J’ai beaucoup travaillé sur les questions en rapport avec le droit à la vie et la peine de mort.
Il y a quelques années, j’ai été approché par le Death Penalty Project et le gouvernement bulgare afin de représenter deux citoyens de la Bulgarie reconnus coupables par la Haute Cour de Johor Bahru de trafic de drogue. Le gouvernement bulgare a demandé l'aide de Death Penalty Project et l’a obtenu. Nous avons réussi à éviter la peine de mort obligatoire pour trafic de drogues et les condamnations de nos clients ont été remplacés par une peine d'emprisonnement de 15 ans. Nous avons tous bien travaillé en équipe!
Plusieurs dossiers similaires sont en cours.
Nous accompagnons nos clients en leur rendant visite, en gérant leurs attentes et en ne leur faisant aucune vaine promesse. Ceci est difficile, surtout quand ils se tournent vers vous en quête d'espoir. En même temps, vous devez également leur donner un peu d'espoir ! Nous leur disons normalement que nous ferons de notre mieux pour nous battre pour eux afin d'obtenir le meilleur résultat possible.

JULIAN McMAHON :
J’ai commencé à travailler avec des condamnés à mort complètement par hasard en 2002. En tant qu’avocat à Melbourne, je travaillais sur des affaires pénales lorsqu’un jour, un jeune Australien, Van Nguyen, a été arrêté à Singapour, et les médias ont dit qu'il pourrait être exécuté. Jusque là, je n’avais jamais vraiment réfléchi à la peine de mort (la question ne se posait pas en Australie). Par chance, l'un des traducteurs vietnamiens de la Cour connaissait la mère de ce garçon, et il me l’a présentée. Depuis, j’ai été impliqué dans un certain nombre de cas de peine de mort.
Au fil du temps, un groupe d'avocats, pour la plupart de Melbourne et de l'Etat de Victoria, ont travaillé ensemble sur quelques dossiers. Nous avons eu des cas en Asie du Sud et au Soudan. Le dernier dossier était celui de Myuran Sukumaran et Andrew Chan en Indonésie.
Normalement, nous travaillons en étroite collaboration avec des avocats locaux dans le pays concerné, avec notre propre gouvernement et avec les familles des prisonniers. Nous effectuons toujours un travail pro bono, ce qui nous libère de critiques comme « typiques avocats cupides ». Cela nous permet également de mettre l'accent sur les vrais objectifs en jeu. Dans ces cas, il serait de toute façon impossible aux familles de payer les frais appropriés pour tout le travail de la défense.

Comment voyez-vous l'évolution du mouvement abolitionniste en Asie?

ABDUL RASHID ISMAIL :
Je pense que la Malaisie est prête à abolir la peine de mort obligatoire.

JULIAN McMAHON :
Dans cette région, le nombre d'exécution globale a diminué de façon considérable. Il faut qu’un dirigeant politique entre en scène et termine le travail : chaque nation dans la région observe de près ses voisins. Le leadership est essentiel pour un changement législatif. Une fois qu’un nouveau leader émerge, son pays respectif aura une grande influence sur le débat dans la région, et au-delà. Ce sera une occasion historique de mettre fin à la peine de mort.

Donnez-nous des arguments contre la peine de mort !

ABDUL RASHID ISMAIL :

L'un des points qui constitue selon moi un problème commun est l’indisponibilité d'interprètes qualifiés et compétents dans les postes de police, ainsi que devant la Cour, pour les ressortissants étrangers risquant la peine capitale.
Comme la langue officielle de la Cour en Malaisie est la langue malaise, les interprètes de langues étrangères peuvent ne pas être en mesure de comprendre des réponses ou des arguments donnés dans cette langue pendant les procédures judiciaires. Ceci est un problème grave, car il empêche les personnes accusées de comprendre les preuves et les accusations portées contre eux. Cela peut conduire à un déni de justice.

JULIAN McMAHON :
La peine de mort implique la brutalité délibérée de l'État – un assassinat prémédité par l'État. Ce genre d'action porte atteinte à l'Etat et affecte négativement le respect de la vie. C’est là un signal d’échec. Le traitement des prisonniers, qui sont généralement un groupe marginalisé de personnes pauvres, est un miroir de l’Etat. Ainsi, là où il y a des exécutions vous trouverez toujours une acceptation facile des autres brutalités, sous une forme ou une autre.
Donc, par la lutte contre la peine de mort, nous sauvons des vies, mais nous nous battons aussi contre la brutalité de l’État. C’est une façon d'essayer de rendre le monde meilleur. En outre, bien sûr, dans certains pays, il y a beaucoup de corruption. Dans certains, le processus judiciaire et les protections juridiques sont faibles et l’opportunisme politique – plus fort que le droit. Les erreurs judiciaires ne peuvent pas être toujours évitées. Ainsi, des innocents sont sans doute exécutés, ce qui est une faute terribles commise par un État.
La répression, la dissuasion, la sécurité de l'Etat, la réhabilitation… tous représentent des sujets très importants. Comme plusieurs sociétés ont beaucoup réfléchi sur ces questions lors des 75 dernières années, le consensus et la sagesse des peuples les mènent à penser qu'il est préférable pour l'Etat de dire non à la brutalité et au meurtre prémédité. D'où la baisse constante du nombre d'États qui choisissent de tuer. La prison est une punition suffisante. En réalité, seulement quelques dizaines de nations sont actuellement en désaccord.
Mon expérience m’a aussi appris que les exécutions nuisent à beaucoup de gens innocents, notamment les familles des condamnés à mort. Ce préjudice est trop sévère et cruel pour être justifié. Tuer aussi massivement nuit à tout le monde : les administrateurs, les gardes, les fonctionnaires, la société. Ce meurtre prémédité fait honte aux citoyens et entache les sociétés.
En tant que politique sociale, le meurtre prémédité est sans fondement. Il favorise, au lieu de diminuer, la brutalité et le manque de respect de la vie et de l'État.

Qu’attendez-vous de ce Congrès régional ?

ABDUL RASHID ISMAIL :
Je suis enthousiaste à l’idée d'entendre des experts sur la peine de mort et d'en savoir plus sur leurs expériences. Je suis également impatient de rencontrer des personnes des quatre coins du monde.

JULIAN McMAHON :
Cette conférence est importante car elle permet à de nombreux acteurs de partager leurs connaissances. C’est d’ailleurs par le biais de tels réseaux que naît la possibilité de renforcer le plaidoyer.

L'équipe de Communication ECPM