Ndume a passé 28 années en prison dont 20 dans le couloir de la mort, aux États-Unis, pour un crime qu’il n’a pas commis. Profondément marqué par la découverte du dessin et de la peinture, épaulé tout au long de sa détention par ses proches et des organisations abolitionnistes, il continue aujourd’hui à s’engager avec force contre la peine de mort au contact des jeunes.


Quelle a été votre première réaction quand vous avez appris que vous étiez condamné à mort ?

J’étais juste très en colère. Je savais que j’allais être condamné pour un crime que je n’avais pas commis. Ma seule envie était d’envoyer balader les juges et les jurés, j’étais vraiment en colère. Cette rage m’a suivi pendant les deux premières années de mon incarcération, jusqu’au moment où j’ai appris la mort de ma mère dans un accident de la route. Cela m’a obligé à me reprendre en main et à abandonner cette colère pour aller de l’avant. En fait, je pense que j’ai plutôt transformé cette colère en quelque chose de plus positif. La colère est une émotion humaine. On devrait toujours être en colère contre quelque chose. Il y a tellement d’injustices.

C’est à ce moment-là que la peinture est arrivée dans votre vie ?

Peu de temps après la mort de ma mère j’ai commencé à dessiner pendant un an et après cette année j’ai commencé à peindre. Dans la prison, il y avait un programme d’initiation à la peinture. Nous n’étions pas très nombreux à le suivre, quatre ou cinq personnes. Aujourd’hui, au cours de mes interventions dans les écoles, j’utilise beaucoup l’art pour communiquer avec les élèves.

Comment avez-vous géré la solitude dans le couloir de la mort ?

J’étais effectivement seul la plupart du temps. Il m’était possible de communiquer avec d’autres détenus à travers la porte de ma cellule. Parfois, au moment des promenades, qui se faisaient dans des cages, je pouvais interagir avec d’autres détenus mais l’immense majorité du temps, j’étais seul. Le couloir de la mort est clairement séparé du reste de la prison. Les seules véritables interactions qu’il m’a été donné d’avoir ont été avec mes proches et certaines associations qui m’ont soutenu. Cela m’a permis de maintenir un lien avec l’extérieur, de rester en contact avec la réalité de ce qu’il se passait dehors. Tout au long de mon séjour en prison, j’ai attendu qu’on me libère. Quand ce jour est arrivé, grâce à tous ces gens, j’ai pu vivre toutes ces années en prison sans perdre espoir, mais j’ai aussi pu gérer ma sortie dans de bonnes conditions.

Est-ce que la mort était une pensée quotidienne pour vous ?

Non. Je faisais partie des gens qui n’attendaient pas la mort.

Après 28 ans en prison vous avez été libéré mais vous n’avez pas été innocenté.

J’ai plaidé coupable à un homicide involontaire, sinon j’aurais dû attendre plusieurs années en prison pour être innocenté. Mais ça ne me dérange pas vraiment, ça n’est pas une vraie préoccupation pour moi. Je ne peux pas faire grand-chose pour changer cette situation. Je ne peux pas me plaindre de la vie que j’ai maintenant, et le fait que je n’aie pas été innocenté ne m’empêche pas de construire quelque chose.

Comment s’est passée votre sortie de prison ?

Beaucoup de choses m’ont manqué en prison mais la première chose que j’ai faite en sortant a été de manger de la vraie nourriture. Je voulais manger tout ce dont on m’avait privé pendant ces 28 années : des biscuits, des pancakes, des œufs… J’ai aussi découvert un monde très différent notamment en termes de progrès technologique. Quand on m’a mis en prison, internet n’existait pas, les téléphones portables, les télévisions à écran plat n’existaient pas…

Quelle a été votre expérience lors du dernier Congrès mondial contre la peine de mort ?

J’ai tiré beaucoup de choses de ces quelques jours. C’était l’occasion de découvrir Oslo mais surtout de rencontrer des gens du monde entier qui s’engagent contre la peine de mort. Ça m’a permis de me rendre compte du pouvoir et de la responsabilité que j’ai, personnellement, pour changer la perception qu’ont les gens de la peine de mort. Ça m’a aussi conforté dans ma volonté de continuer à me battre, une fois rentré chez moi, pour que la peine de mort n’existe plus.

C’est donc ça votre programme pour l’avenir ?

Pour le restant de ma vie je continuerai à parler autour de moi, non seulement de ce que j’ai dû traverser personnellement mais aussi de ce qu’endurent d’autres personnes à travers le monde à cause de la peine de mort. Pas de doute possible, tant que je serai vivant je me battrai contre la peine de mort.

Vous vivez dans le Tennessee, un état particulièrement conservateur, comment interagissez-vous avec les partisans de la peine de mort ?

C’est vrai, le Tennessee a une longue histoire de discrimination contre les Noirs en particulier, et il y a un vrai conservatisme concernant les sanctions en général. On dit souvent que le Tennessee est la boucle de la Bible belt (littéralement la ceinture biblique, qui désigne les états très religieux du Sud des États-Unis). La religion forme l’opinion d’un grand nombre de personnes là-bas. Pour moi, le vrai problème est l’hypocrisie. Ces soi-disant chrétiens tentent d’utiliser la Bible pour justifier la peine de mort, tout comme ils ont utilisé la Bible pour maintenir les Noirs en esclavage pendant des années. S’ils appliquaient littéralement l’adage « œil pour œil », tout le Tennessee serait aveugle aujourd’hui. Dans mon travail il m’arrive fréquemment de rencontrer des croyants qui sont en faveur de la peine de mort. La plupart du temps, je les questionne sur la nécessité d’avoir la peine de mort dans une société soi-disant évoluée. Souvent, les conservateurs sont aussi très méfiants du gouvernement, de l’État. Un État incapable de ramasser les ordures, incapable d’éduquer les enfants, incapable de faire quoi que ce soit de bien, à part une chose : exécuter des gens. J’essaie de pointer cette contradiction quand je le peux.

Quels sont vos arguments préférés contre la peine de mort ?

Je vais en donner deux. Le premier, qui est malheureusement l’argument le plus efficace pour les gens qui soutiennent la peine de mort, c’est le fait que ça coûte trop cher. Il coûte plus cher de condamner et d’exécuter quelqu’un plutôt que de garder quelqu’un en prison pour le restant de ses jours. Un autre argument qui a déjà fait ses preuves dans mes échanges est le fait que tant que nous appliquerons la peine de mort nous tuerons des personnes innocentes.