Publié dans Le Nouvel Observateur LE PLUS, 27 septembre 2011 | Sandrine Ageorges-Skinner est militante contre la peine de mort et membre du conseil d'Administration d'Ensemble contre la peine de mort, elle explique pourquoi aucun être humain ne mérite ce châtiment.

Des parcours volontairement ignorés des coupables qui, dans le monde libre, ont déambulé sans repère, bringuebalés de violence en abandon, submergés de maladies mentales transmises de génération en génération, métastasés par des relents de drogues et d’alcool; aux parcours des innocents qui, derrière les barreaux, sont broyés par un étau kafkaïen, bâillonnés par la force injuste de la loi souveraine au pays des hommes "libres", voici les deux facettes de la justice pour des femmes et des hommes que la société américaine considère comme des déchets, des moins que rien, dont elle se débarrasse à tout prix et sans le moindre état d’âme.

Les deux facettes de la justice
Les premiers n’intéressent personne et, de fait, sont traités pire que des animaux sauvages à qui l’on accorde plus de protection et de respect. Jusqu’à leur dernier souffle, leur droit à la vie aura été nié et bafoué dans une indifférence générale et ils s’éteindront dans le labyrinthe infernal d’un abandon total. Les seconds, pour certains, feront la une des journaux quand la face cachée de leurs histoires surréalistes aura enfin suscité la curiosité d’un journaliste ou que leurs avocats se seront battus plus que ce pour quoi ils avaient été payés, mais pour beaucoup la vérité de leur cauchemar ne verra jamais le jour et ils mourront, désespérément seuls, avec la rage au ventre, celle de n’avoir jamais été écoutés, entendus ou simplement considérés par leurs semblables.

Au pays des boulimies en tout genre, où la surconsommation est le standard d’un bonheur illusoire, la justice ne s’affaire pas à chercher les vrais coupables. Elle les trouve au plus près et les fabrique de toutes pièces quand le résultat se fait trop attendre. Si la justice s’achète, c’est parce que ce qui compte par-dessus tout dans cette sanglante compétition, ce sont les voix des électeurs. Des procureurs aux juges d’état et aux shérifs, une seule motivation : la victoire électorale, au détriment de tout le reste, y compris de la vérité dont personne ne se soucie, pas même la population.

Quid de ces gouverneurs, quelle que soit leur couleur politique, qui endossent lâchement, quand ils ne l’encouragent pas, cette gabegie de plusieurs centaines de millions de dollars chaque année pour tuer afin de prouver qu’il ne faut pas tuer, quand dans le même temps aux Etats-Unis près de 40 millions d’enfants ne mangent pas à leur faim, là où un enfant sur vingt-huit a au moins un de ses parents derrière les barreaux, quand une grande partie de sa population n’a pas accès aux soins médicaux et que le niveau d’éducation dans les états du sud s’apparente à celui des pays du tiers-monde ?

Dans ce pays qui se rêve en modèle de démocratie et de droits de l’homme, la justice n’a jamais été aussi vaine. Une justice qui reproduit à l'infini le cycle d’une violence endémique et qui en est fière. Une violence qu’elle dit exécrer mais qu’elle entretient avec une fascination inquiétante. La jeunesse de cette nation pourrait excuser quelque peu de telles dérives médiévales et barbares, pourtant à l’aube de ce XXIe siècle, il n’est désormais plus possible de lui accorder le bénéfice du doute.

Instrumentalisation des politiques
De l’Iran qui utilise la peine capitale comme l’outil absolu de la terreur aux Etats-Unis qui l’instrumentalise à des fins politiques, il y a si peu de différence; seuls les mensonges varient mais le résultat est identique. Que dire à celles et ceux qui ont tant travaillé pour que traités et conventions internationaux soient signés et ratifiés et de ce silence strident qui amoindrit et ridiculise la force des principes fondamentaux lorsqu’ils sont bafoués alors qu’ils devraient indiscutablement régir le monde civilisé ?

Le vrai visage de la peine de mort n’est pas difficile à reconnaître car c’est celui de chacun d’entre nous. En une éternité ou en une seconde, chacun peut choisir de confronter ses démons, de les apprivoiser pour les dépasser et s’élever afin d’apporter une contribution positive à l’humanité, ou chacun peut choisir de se laisser anesthésier par la peur, celle qui rabaisse l’humain à ses instincts les plus primaires et les plus laids.

Si à une époque de nombreux gouvernements choisirent de se donner les moyens de porter haut et fort la voix des droits de l’homme en reléguant l’apartheid au chapitre d’un passé honteux, pourquoi alors ne pas appliquer ce même principe pour éliminer le génocide social qu’est la peine de mort partout dans le monde ?

Pas de demi-mesure possible
L’opposition à la peine de mort ne souffre aucune demi-mesure, il n’existe aucun être humain sur cette terre qui mérite ce châtiment et aucun être humain ne doit avoir entre ses mains le pouvoir de vie ou de mort sur l’un de ses semblables.

Dans nos sociétés où il est de bon ton de nous encourager à croire ou à espérer que la vie est un risque zéro, force est de constater qu’il n’existe pas d’individus fondamentalement bons ou fondamentalement mauvais. Le pouvoir de la violence et de l’acte irréversible est en chacun d’entre nous. A notre espèce donc de s’accepter avec les risques de ses fragilités, de ses faiblesses et de ses souffrances qui font partie de ses attributions et avec le respect qui est dû à tout un chacun.

Il n’y a plus aucun doute sur le fait que la lâcheté politique et l’indifférence tuent en toute impunité, et dans le vide sidéral de l’hypocrisie collective, la passivité et l’ignorance font de nous tous les pires bourreaux des temps modernes.

Publié dans Le Nouvel Observateur LE PLUS, 27 septembre 2011 http://bit.ly/omSue9