En Indonésie, les autorités ont rendu publics les noms de six condamnés à mort qui risquent d’être exécutés de manière imminente. Le procureur général a déclaré que ces exécutions auraient lieu avant la fin du mois de janvier. Une annonce qui ne surprend pas. Élu en octobre dernier, le président indonésien Joko Widodo est devenu un farouche défenseur de la peine de mort au nom de la lutte contre le trafic de stupéfiants. En décembre, il avait déjà annoncé que cinq détenus seraient fusillés avant la fin 2014. Alors qu’elle aurait pu basculer dans le camp abolitionniste, après avoir observé un moratoire de 2008 à 2013, l’Indonésie semble sombrer dans la régression.

Des explications avec Puri Kencana Putri, militante des droits de l’homme chargée de recherche à la Commission pour les disparus et victimes de violence (KONTRAS), association indonésienne membre de la Coalition mondiale contre la peine de mort et partenaire d’Ensemble contre la peine de mort (ECPM) en Asie du Sud-Est.

Pourquoi les cinq exécutions n’ont-elles pas eu lieu comme prévu avant le 31 décembre ?

Si les exécutions n’ont pas eu lieu comme prévu, c’est à cause des requêtes qui ont été faites par certains condamnés pour obtenir une révision judiciaire auprès de la Cour suprême d’Indonésie. Au final, la Cour suprême a rejeté toutes les requêtes. Pourtant, la révision judiciaire est une procédure très importante en Indonésie. D’ailleurs, la Cour constitutionnelle a supprimé le principe d’une révision judiciaire unique en se référant à la procédure pénale (article 268, point 3). Il en résulte que les condamnés à mort peuvent faire une nouvelle demande de révision judiciaire quand la première a échoué.

Touefois, la Cour suprême indonésienne semble s’opposer à la possibilité de refaire une seconde demande de révision judiciaire dans le cas des condamnations à mort. C’est bien sûr totalement contraire à la décision prise par la Cour constitutionnelle.

Aujourd’hui, ce sont six détenus qui risquent d’être exécutés avant la fin du mois. Qui sont-ils ?

Leurs noms ont été rendus publics. Il s’agit de Gunawan Santoso, Tan Joni, Agus Hadi, Pujo Lestari, Denis Namaona et Marco Archer Cardoso Moreira. Le procureur général a précisé qu’un peloton d’exécution a été mis sur pied sur l’île de Nusakambangan, dans la province de Java central, pour l’exécution de ces six hommes.

Pourquoi les autorités indonésiennes relancent-elles avec vigueur les exécutions ?

Le président Joko Widodo, surnommé Jokowi, est devenu la coqueluche des médias et bénéfice d’un large soutien populaire en jouant sur le sentiment national et en cherchant à revaloriser l’image internationale de l’Indonésie. C’est pour maintenir sa cote de popularité que Jokowi s’attaque au trafic de stupéfiants et aux autres crimes graves. Montrer à l’opinion publique qu’il prend au sérieux le problème de la drogue lui permet de renforcer ses soutiens, en particulier auprès des responsables politiques et de ses partisans qui défendent l’application de peine de mort pour les trafiquants de drogues.

Je crois qu’un rejet officiel exprimé par l'exécutif apporterait une atmosphère différente car cela jouerait sur le sentiment nationaliste,
en particulier lorsque Jokowi a déclaré que la majorité des condamnés à mort avaient « détruit l'avenir de notre nation ». C’est une manière de faire une « thérapie de choc » pour les trafiquants de drogue et bien sûr pour les consommateurs, une manière de leur faire peur et de les inciter à arrêter.

Ce type de remarque renforce l’impression d’un recours à une “thérapie de choc” à l’endroit des trafiquants de drogue et, bien sûr, des consommateurs.

Le populisme en Indonésie n’est pas une nouveauté. Tout leader politique a plus tendance à flatter le sentiment national qu’à se référer aux droits de l’homme pour mieux les faire respecter.

Toutefois, la logique s’avère très différente quand Jokowi fait la promotion des droits fondamentaux dans des domaines tels que l’économie, le social, la culture ou encore la santé et l’accès aux soins. Par exemple, il a récemment fait libérer la militante Eva Bande, qui défend les droits des paysans (notamment face aux producteurs d’huile de palme, ndlr). Sa politique des droits fondamentaux est typique : choisir les causes qui sont les moins clivantes et les plus acceptables afin de renforcer, autant qu'il le peut, sa popularité.

Pensez-vous que les exécutions vont encore augmenter en 2015 ?

Quand on voit l’impact qu’a chacune des déclarations de Jokowi sur l’opinion publique, il est fort probable que le gouvernement fera appliquer de manière encore plus musclée cette loi stratégique sur la peine de mort.

Pourquoi l’Indonésie a-t-elle rompu en 2013 le moratoire sur les exécutions alors qu’il avait persisté pendant quatre ans ?

Apparemment, maintenir la cote de popularité du gouvernement en jouant sur le populisme est beaucoup plus facile et plus payant que de recourir aux droits de l’homme pour défendre une vieille promesse sur le moratoire. Avec cette logique, il s’avère très difficile de mettre en oeuvre tout le processus judiciaire nécessaire pour lutter contre le trafic de drogue, ainsi que d’impliquer tous les acteurs pour s’attaquer aux racines du problème à l’échelle de l’Asie du Sud-Est.

Quels sont les principaux arguments qui peuvent être utilisés pour mettre le gouvernement sous pression et le convaincre d’arrêter les exécutions ?

Cela vaut la peine de bien réfléchir à l’adoption d’une nouvelle stratégie, en vue de changer la méthode gouvernementale vouée à faire respecter l’état de droit par des moyens inhumains.
Il faut espérer que la vigilance internationale, l'engagement militant et le lobbying que mènent certains diplomates parviendront, enfin, à faire stopper le processus d'exécution en 2015. Pourtant, Jokowi doit savoir que les droits de l’homme ne peuvent pas être dépecés en prenant par-ci par-là la défense de cas particuliers dans l’unique but de gagner des millions de supporters dans toute l’Indonésie. Il est indispensable de faire au niveau international un travail constant de lobbying sur la défense des droits de l’homme. Ce travail est d’autant plus important qu’il y a aussi de nombreux migrants indonésiens qui peuvent être menacés de peine de mort dans les pays où ils sont accueillis, comme en Arabie saoudite, en Malaisie, à Singapour, etc.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Camille Sarret
Photo : l'équipe indonésienne de KontraS, Commission pour les disparus et victimes de violence, partenaire d'ECPM