Au moment où la marmite tunisienne boue, siffle partout et menace à chaque jour d'exploser, ici dans la capitale chérifienne tout mijote, même les situations de violence potentielles ou avérées !
La Cité royale est des plus propres entre toutes celles qui égrènent leur collier sur les rives de la Méditerranée et de l'Atlantique africain. Tous les monuments (je ne parle pas du Palais royal qui n'a d'ailleurs rien d'ostentatoire) répondent à leur vocation, pour la plupart dédiés au Savoir et aux Arts. Telle cette magnifique bâtisse de la Bibliothèque nationale, toute de marbre vêtue… C'est là que vient de se tenir le tout premier événement jamais tenu en terre d'islam : celui qui pose la question de la peine capitale… Si l'accueil officiel de ce premier Congrès régional est resté timide, si aucun ministre n'a daigné honorer la matinée inaugurale, se contentant de déléguer des collaborateurs porte-parole, la réunion a été impeccablement organisée, grâce d'abord aux représentants de la Norvège, de la Suisse et de l'Espagne qui accueillera à Madrid, en juin prochain, le Congrès mondial contre la peine de mort.

La problématique de la peine de mort se constitue de trois paliers. Les États qui ont déclaré un arrêt non juridique, annoncé uniquement par l'instance exécutive de toute application ponctuelle, d'un verdict de toute condamnation à mort ; ceux qui ont consenti au moratoire onusien de cesser toute exécution ; ceux enfin qui ont aboli purement et simplement cette peine. C'est dire à quel point il est important pour un pays arabe et musulman, tel que le Maroc, d'abriter cette réunion dont l'enjeu n'est pas encore important dans la région MENA.

De presque partout dans le monde arabe et maghrébin, exceptés les pays du Golfe, des orateurs ont exprimé souvent d'une manière élaborée les nuances juridiques et les principes éthiques qui s'opposent à l'application d'une telle peine : erreurs judiciaires inévitables pour des magistrats qui jugent des hommes, irréversibilité d'une sentence qui ne saurait être reprise une fois appliquée, retrait au condamné de toute possibilité de repentir.
Mais c'est la deuxième journée de travaux qui a soulevé le plus passionné des débats : comment résoudre la contradiction qui loge au sein de toute société arabo-islamique entre le pardon et cette loi de Talion explicitement prescrite dans le coran et dont un penseur politique comme Gandhi a dit un jour "œil pour œil et voici que l'univers est aveugle".

Saluons ce Congrès et cette séance sur la question religieuse précisément qui n'a fui aucun écueil malgré la présence d'imams, d'anthropologues spécialistes de l'islam et même d’un représentant de l'église arabe d'Orient.

Mohammad Habash nous a donné, du haut de son minbar d'imam de vendredi à Damas, une vraie leçon de ce que peut être l'islam cultuel face à cette question inextricable. A coup de versets coraniques, de hadits qu'il disait authentifiés, Boukhari et Muslim aidant il a montré que dans la seule logique du culte de l'islam, la peine de mort est barbare. Il a insisté sur ce hadith souvent oublié qui ordonne de repousser la sanction par l'équivoque (le prophète a dit : idraû al houdouda bil choubouhati). Le débat qu'il a suscité a été d'une grande qualité théorique. L'anthropologue que je suis a donné une lecture de cette même question des hudûd (limites). D'abord d'un point de vue lexical, j'ai dû dénoncer la mutation indue du sens du mot hudûd, devenu "sanction" (aqama aleihi al hadda) alors qu'il ne signifie rien d'autre dans le lexique de la langue arabe que "limites". Or, une limite, on ne peut jamais l’atteindre. On ne peut être qu'en deçà ou au-delà de celle-ci quand on la transgresse. Rester le plus éloigné possible de la limite c'est le sente taqwa (la vertu religieuse). La limite, prescrite explicitement pour les fils d'Israël et dans la Torah, comme il est dit dans la sourate VI (la Table dressée, al-maidah), c'est d'en tuer une seule pour une seule victime. Mais ce qui a été réellement prescrit pour nous, musulmans, c'est ce magnifique verset (sourate II, 179) qui nous amène déjà au VIIème siècle de l'abolition de la peine de mort : "Oh vous autres les croyants, il a été prescrit pour vous la réparation dans le meurtre ; homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femelle pour femelle, mais si le pardon vient de la part d'un frère, alors suivez la loi connue et remettez-lui son dû dans la bonté". C'est déjà une abolition de facto de la peine de mort.

Le débat a été à la fois houleux et passionné sur ces thèmes. Mais Rabat et le Maroc, une fois que les rapports seront rendus publics, institueront un vrai premier pas sur le chemin de l’abolition.

Extrait de l’article de Youssef Seddik issu du magazine tunisien Réalités du 22 Octobre.