Alors que le 6e Congrès mondial contre la peine de mort, organisé par Ensemble contre la peine de mort (ECPM), se tient dans six mois à Oslo, Seynabou Benga est chargée d’en coordonner la programmation des débats : définir les axes et les sujets, identifier les intervenants, choisir les formats. Une mission à forte responsabilité, déterminante dans le succès du Congrès. Rencontre avec une professionnelle au parcours riche et varié.

Quel est votre parcours ?

Après avoir fait des études de droit à Paris, je suis devenue juriste spécialisée en droits de l'homme et droit pénal international. Depuis, j’ai beaucoup voyagé et cumulé une solide expérience.
J'ai travaillé pendant 5 ans pour le tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR)enTanzanie où j’étais en charge de dossiers de défense de personnes accusées de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. De retour à Paris, j’ai travaillé pour le programme Afrique de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), membre de la Coalition mondiale contre la peine de mort. C’est dans ce cadre que j’ai travaillé pour la première fois sur la peine de mort.
Puis, je suis repartie à l’étranger. A Oslo, j’ai été conseillère juridique au Centre norvégien des droits de l’homme sur un projet lié aux éléments des crimes du Statut de la Cour pénale internationale. A Genève, j'ai travaillé au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme puis à l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) qui est également membre de la Coalition mondiale contre la peine de mort. Par ailleurs, j’ai créé une association de défense des droits économiques, sociaux et culturels, Human Dignity, qui travaille sur l’Afrique subsaharienne. Depuis 2 ans, je je travaille également comme consultante en droits de l’homme pour différentes structures dont des agences des Nations unies telles que le PNUD et l’OMS.

Qu’est-ce qui vous a incité à occuper ce poste ?

D’une part, cela m’intéressait de retravailler en lien avec la capitale norvégienne qui accueille le Congrès mondial. C’est une ville que je connais bien et que j’apprécie beaucoup.
D’autre part, j’avais envie de me reengager dans le combat pour l’abolition de la peine de mort. J’ai souvent du mal à expliquer ce qui m’est insupportable dans la peine de mort. C’est quasiment viscéral. Accepter que la justice, indépendante ou non d’ailleurs, puisse décider de la vie ou de la mort reflete d’une profonde inhumanité.

Comment trouve-ton sa place dans une structure qui a déjà organisé cinq Congrès mondiaux et deux Congrès régionaux ?

Le plus naturellement possible. ECPM est une petite équipe très accueillante. Par ailleurs, de par mon parcours professionnel, j’ai appris à m’adapter rapidement car j’ai souvent changé de structure. Il y a beaucoup de travail, c’est très stimulant.

Quelles sont les ambitions pour ce 6e Congrès mondial ?

La principale ambition, c’est d’innover notamment sur la forme. Ce Congrès mondial renforcera interactivité. En plus des plénières, des tables rondes et des ateliers, nous envisageonsd’organiser ce que j’appelle des « speed dating », c’est-à-dire des « face-à-face » entre un/e participante et un expert d’une vingtaine de minutes sur un thème donné dans le but de faciliter la mise en réseau. On peut imaginer que tel représentant d’une ONG travaillant dans un pays rétentionniste rencontre un avocat pour obtenir des conseils juridiques précis sur un dossier en cours. J’aimerais même proposer ce format aux bailleurs de fonds. Ce qui permettrait aux associations en recherche de financements de mieux comprendre leurs priorités et stratégies.
Les thèmes seront transversaux pour fédérer un grand nombre d’acteurs. Nous en avonsdéfini 14 en tout. Pour traiter chacun d’entre eux, un groupe de travail, composé de membres de la Coalition mondiale et d’associations norvégiennes, a été constitué. Cette méthodepermet une plus forte implication des acteurs. Chaque groupe de travail est chargé de définir avec nous l’objectif du débat en question, l’approche et les intervenants.

Bien que le programme ne soit pas encore établi, pouvez-vous nous en dévoiler les principaux axes ?

Pour l’heure, rien n’est définitif. Le programme provisoire officiel sortira en mars. Néanmoins, certains sujets semblent incontournables. Le Congrès mondial étant aussi une continuité du Congrès régional de 2015 qui s’était tenu en Malaisie , un débat sera consacré aux avancées abolitionnistes en Asie. « Peine de mort et terrorisme » sera aussi au programme. C’est un thème qui a été fortement demandé. Par ailleurs, nous aurons un atelier sur les médias, une thématique qui me tient particulièrement à cœur. Il s’agira de réfléchir aux méthodes et stratégies adéquates pour sensibiliser les journalistes à l’abolition de la peine de mort afin d’en faire des alliés.

Nous aurons également des evenements parallèles dont un sur la question de la peine de mort et de la drogue. Il s’agira de discuter du suivi de la session spéciale de l'Assemblée générale des Nations unies sur les drogues qui aura lieu en avril 2016 et de la Journée mondiale 2015. De même, un évènement parallèle sera consacré à la prochaine résolution des Nations-unies pour un moratoire sur l’application de la peine de mort. C’est en septembre prochain, lors de la 71e session de l’Assemblée générale des Nations unies, que les États seront invités à voter pour ou contre. Le Congrès de juin permettra au mouvement abolitionniste de réfléchir à une stratégie commune de plaidoyer efficace et pertinente, auprès des Etats qui se sont abstenus lors du dernier vote et auprès de ceux qui ont voté en faveur afin qu’ils cherchent à influencer les rétentionnistes.

Ce 6e Congrès n’intervient-il pas dans un contexte particulier ?

Il est vrai qu’aujourd’hui les discussions sont fortement conditionnées par la lutte contre le terrorisme. Dans ce contexte, il me semble particulièrementimportant de voir où en est le mouvement abolitionniste aujourd’hui, afin d’évaluer les défis restant à relever.
Après cinq Congrès mondiaux et de belles victoires, il est temps de remobiliser le mouvement,dattirer de nouveaux acteurs tels que les institutions nationales des droits de l’Homme, et de sensibiliser les médias.

Propos recueillis par Camille Sarret.