Condamnée à mort en Ouganda pour avoir tué son mari, Susan Kigula n’a jamais cessé de clamer son innocence. Initiatrice d’une chorale de détenues du couloir de la mort, lauréate d’un diplôme de droit de la London University, elle a finalement obtenu sa libération au terme de 15 années de prison, au point de devenir, dans son pays, un véritable symbole de la lutte contre la peine de mort. Susan Kigula est sortie de prison en janvier 2016.


Comment avez-vous vécu les premiers moments de votre condamnation à mort ?

Très mal. Je ne pouvais pas croire qu’on me condamne à mort alors que je savais que je n’avais pas commis le crime dont on m’accusait. Quand j’ai été condamnée à mort j’ai senti le monde qui arrêtait d’exister. J’ai découvert que les innocents aussi peuvent être condamnés à mort. J’ai beaucoup pleuré, puis je me suis relevée. J’avais laissé ma fille, qui était encore un bébé, à la maison. Je devais impérativement trouver la volonté et la force de vivre pour la revoir. Ma foi en Dieu m’a aussi donné beaucoup de courage pour continuer à vivre et à me concentrer.

Comment en êtes-vous arrivée à obtenir un diplôme de droit ?

Avant mon entrée en prison je n’avais pas terminé le lycée, mais une fois en prison j’ai découvert que certaines femmes étaient complètement illettrées. J’ai commencé à faire l’interprète en Anglais pour elles… et j’ai découvert qu’il y avait une demande de leur part, un désir d’étudier, d’apprendre à lire et écrire, à parler Anglais. Elles avaient besoin de progresser, de devenir une autre personne par l’apprentissage malgré leur situation. Je ressentais une grande colère et je sentais qu’autour de moi on voulait que je meure. J’ai refusé cette idée, j’ai décidé que je ne serais pas une personne inutile dans ce monde. Et pour devenir quelqu’un d’utile pour mon pays, il fallait que j’étudie moi aussi. J’ai donc participé à l’école de la prison, en tant qu’élève et qu’enseignante, ce qui m’a valu d’être repérée par l’organisme national des examens en Ouganda. C’est là qu’Alexander McLean, du projet African Prisons Project, est arrivé et m’a offert de préparer un diplôme de droit pour l’université de Londres. À force de détermination et d’auto-discipline, j’ai relevé le défi et le professeur Hamilton, de Londres, m’a fait savoir que j’étais parmi ses meilleurs étudiants, malgré le fait que j’étais hors campus. Ça l’a donc convaincu de continuer à me soutenir, et c’est ainsi que j’ai obtenu mon diplôme de droit par la suite.

Vous avez été condamnée à mort en 2002, et les exécutions en Ouganda ont cessé en 2005. Pensiez-vous tous les jours à votre possible exécution ?

Oui, parce qu’on ne sait jamais. Ces décisions peuvent être très liées à des décisions politiques, on ne peut jamais savoir ce qui se passe dans cette sphère, et dans le couloir de la mort des histoires très inquiétantes circulaient sans arrêt. Donc tu vis dans la peur, n’importe quoi peut arriver.

Les études et le chant ont-ils joué un rôle important pour vous permettre d’échapper à votre condition ?

Oui. À chaque fois que je m’asseyais en classe pour étudier, ça m’apportait beaucoup d’espoir. Il m’est arrivé de ressentir une grande anxiété à un stade de mes études, je me sentais incapable de réussir, le droit peut être très difficile par moments. J’ai voulu rendre mes manuels à Alexander mais on m’a convaincu de résister, et c’est ce que j’ai fait. Je me suis remise à étudier pas à pas, à mon rythme. Et c’était essentiel car ça créait de l’espoir pour moi, et ça le rendait à chaque fois un peu plus solide, un peu plus ancré en moi. L’espoir que peut-être un jour je sortirais.

Le chant m’a aidée d’une autre manière, en m’apportant du réconfort et beaucoup de satisfaction. Ça m’a permis de faire passer des messages importants contre la peine de mort. Avec mes co-détenues nous avons enregistré ces chansons et elles ont été diffusées dans tout le pays. C’est devenu une vraie campagne de sensibilisation en Ouganda.

Comment avez-vous vécu le Congrès mondial contre la peine de mort ?

Ça a d’abord apporté beaucoup d’apaisement dans mon cœur. Je venais juste de sortir de prison et en racontant mon histoire devant tous ces gens, j’ai pu commencer ma guérison. Ça m’a également permis de rencontrer de personnes incroyables qui s’engagent contre la peine de mort dans le monde entier. L’énergie et les efforts que j’ai vus m’ont motivée pour poursuivre le combat. De nombreuses personnes sont venues rencontrer la vraie Susan Kigula en chair et en os et ont réalisé à quel point mon histoire est concrète, réelle. Le fait d’avoir pu me tenir à la même hauteur que des grands responsables politiques pour réfléchir à la marche à suivre pour mettre fin à la peine de mort m’a particulièrement marquée.

Donc le combat pour l’abolition ne s’arrête pas avec votre libération ?

Je ne veux pas abandonner le combat à mi-chemin. Maintenant que je suis sortie de prison il y a beaucoup de choses à faire. Il serait hypocrite de ma part de ne pas continuer. Pour la suite, je compte passer mon master, m’engager auprès d’une organisation qui s’occupe des enfants de prisonniers, aider mes anciennes co-détenues, et je dois aussi gérer ma réintégration à l’air libre. Je voudrais me consacrer à une cause trop souvent négligée : aider ceux et celles qui sortiront de prison à l’avenir.