« La situation est très préoccupante.» C’est sur ces mots que l’avocat chinois Teng Biao entame sa prise de parole dans nos locaux. Et de brosser un tableau particulièrement sombre de la situation des droits de l’homme dans son pays : arrestations arbitraires, exécutions dans le plus grand secret de citoyens innocents, harcèlement d’activistes engagés pour les droits de l’homme… Toutes ces dérives, Teng Biao les connaît bien. Trop bien peut-être. Arrêté à plusieurs reprises, harcelé par les autorités au point de devoir dissoudre son ONG – China Against the Death Penalty – et contraint de quitter son pays, l’avocat aux pieds nus a longtemps été en première ligne dans le combat pour les droits de l’homme en Chine. Aujourd’hui, il porte la parole de ses confrères restés sur place.

Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur la répression qui s’abat sur les ONG en Chine ?

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, le parti communiste chinois a déclenché une vague de répression sans précédent à l’encontre des avocats des droits de l’homme et de l’ensemble de la société civile. Au moins 317 avocats ont été visés. 27 d’entre eux ont été emprisonnés et nombre d’entre eux sont sous le coup de graves accusations, comme l’incitation à la subversion contre l’État. Nous n’avons aucune nouvelle de deux d’entre eux. Cette vague de répression s’est également abattue sur des ONG, des églises, des groupes religieux, des communautés sur les réseaux sociaux… La situation des droits de l’homme en Chine se détériore rapidement, la persécution se poursuit encore aujourd’hui. Je l’ai vécu personnellement à travers mon ONG, China against the death penalty, qui n’a pas pu résister à la pression. Là aussi, certains de nos avocats ont été placés en détention et menacés. Donc oui, c’est une période très dure pour les droits de l’homme en Chine.

Comment font les avocats pour exercer leur activité en Chine ?

Les avocats continuent de travailler en Chine, d’autant plus que beaucoup d’entre eux ont interdiction de quitter le territoire. Même si de nombreux avocats sont emprisonnés, il y a toujours de nouveaux volontaires pour prendre la relève. Le gouvernement veut détruire le mouvement en faveur des droits de l’homme mais il y aura toujours des activistes courageux qui refusent de se taire. Cependant, nous avons besoin de l’attention et du soutien de l’international.

Vous avez évoqué plus tôt le fait que de nombreux innocents sont condamnés à morts…

En Chine, l’indépendance du pouvoir juridique n’existe pas. Le bureau de la sécurité publique a toujours plus de pouvoir que les tribunaux et les juges. Le parti communiste peut contrôler et influencer les magistrats dans toutes sortes d’affaires, dont les affaires pénales. Il y a, par exemple, le comité politique législatif au sein du parti communiste. Et dans de nombreux cas, des personnes innocentes sont condamnées à mort. Nous essayons de les représenter. Dans certains cas, ces personnes ont été torturées très sévèrement et forcées à avouer. Dans d’autres cas, elles ont agi en légitime défense… D’après la loi pénale chinoise, un accusé qui a agi en légitime défense ne peut pas être condamné. Mais dans les faits, beaucoup de ces citoyens innocents sont emprisonnés pour de nombreuses années. Nous avons fait circuler des pétitions et rassemblé des preuves solides de l’innocence de ces personnes, mais il reste très difficile de l’emporter sur ces dossiers. Certaines personnes ont été libérées grâce à Amnesty International et d’autres organisations de soutien aux droits de l’homme qui ont mis la pression sur les autorités chinoises. Mais pour la plupart de ces affaires, nous avons encore beaucoup de travail.

Le rôle que nous avons à jouer, à l’étranger, c’est donc de maintenir une pression sur le gouvernement chinois ?

De manière générale, il est toujours utile de publiciser l’information et de mettre les autorités chinoises sous une pression du public. Car sans ce type d’action, sans campagnes, les décisions du système chinois n’auraient aucun coût politique. Même si cela s’avère plus difficile que jamais, nous devons continuer de travailler par le biais des campagnes. Il faut mettre la pression sur les juges, les policiers, les auteurs en général de ces agissements, pour qu’ils soient tenus responsables de la détention de personnes innocentes.

Vous avez tenu à porter un message d’espoir malgré tout.

Le parti communiste chinois n’abandonnera pas volontairement le monopole du pouvoir. Seule une pression suffisante de la part de la société civile peut forcer le pouvoir à faire des compromis. Jusqu’à maintenant, le gouvernement continue à violer les droits de l’homme et la loi. Tout ce que nous devons faire, c’est renforcer la société civile, travailler ensemble sur un mouvement international avec l’aide des pays démocratiques, pour impulser une transition démocratique en Chine. Mais il serait vain d’espérer que le gouvernement propose de lui-même une vaste réforme politique pour une société plus ouverte. Notre seul espoir vient du peuple chinois et de la société civile. Les activistes chinois n’arrêteront jamais de se battre pour la liberté et les droits de l’homme. Le mouvement Weiquan (les avocats aux pieds nus, dont fait partie Teng Biao – ndr) en est un bon exemple. C’est un mouvement qui rend le gouvernement très nerveux. Le pouvoir s’efforce de détruire et d’arrêter ce mouvement, en vain. Même si nous traversons une période très dure, la plus dure depuis 1989, le mouvement ne s’arrêtera pas. La lutte pour la liberté et la démocratie va continuer, et va l’emporter.