Sport le plus populaire au monde, le football a dépassé depuis longtemps son statut de simple loisir. De par sa capacité à fédérer des masses immenses, il a pu être utilisé à de nombreuses occasions pour véhiculer toutes sortes de messages politiques, allant de la propagande fasciste, à la contestation démocratique. Qu’en est-il, aujourd’hui, du rapport entre football et droits de l’Homme ?

Des joueurs et des stades : le football comme instrument politique

De l’équipe du F.L.N. emmenée par Rachid Mekhloufi au combat de Romario pour un Mondial 2014 respectueux des droits indigènes et sociaux, plusieurs grands joueurs se sont engagés en faveur des droits de l’homme : Caszely, en tenant tête au Général Pinochet lors de la dictature ; Sócrates, en instaurant avec d’autres la « démocratie corinthiane » dans son club des Corinthians de Sao Paulo au milieu des années 80 ; Pašić, en permettant aux enfants de Sarajevo de se réfugier dans le football durant le Siège; et – plus proche de nous – Drogba, capitaine des Éléphants, qui implora publiquement ses compatriotes ivoiriens de renoncer à la guerre civile… Autant d’histoires qui prouvent que le ballon rond peut jouer un rôle décisif pour le respect de la dignité humaine, que ce soit en permettant d’oublier la violence à travers le jeu et ses valeurs, ou en instaurant la démocratie dans le club de la capitale d’un pays sous dictature militaire.

Malheureusement, d’autres épisodes nous ont montré que le football est capable du meilleur comme du pire. Ainsi, les joueurs de l’équipe d’Iraq furent les victimes d’Uday Hussein, fils du leader baasiste, président de la fédération iraquienne de football. Intimidations, menaces de mort, passage à tabac, torture ; tout était bon pour terrifier les joueurs en cas de mauvais résultats. Ailleurs, si les footballeurs représentaient une cible trop choyée de la population pour que l’on s’y attaque, ce furent les familles de ces derniers qui souffrirent de tels abus, comme les familles de Carlos Caszely et de Leonardo Véliz, tous deux joueurs de la sélection chilienne lors du mondial 1974, détenues et torturées par les hommes du général Pinochet.

Les acteurs de cette pièce de théâtre qui s’écrit à onze furent donc parfois victimes de violations des droits de l’Homme, mais les « théâtres » que sont les stades le furent également, et l’exemple le plus marquant restera certainement l’Estádio Nacional de Santiago (Chili), qui fut transformé par le régime militaire en un immense camp de concentration, où 40 000 « opposants suspectés » furent emprisonnés et torturés, dès le coup d’État de septembre 1973. Hélas, d’autres régimes autoritaires ont également usé de ces enceintes sportives comme terrain d’exécutions : les Talibans en Afghanistan, les milices shebabs en Somalie, l’Iran, ou les shebabs du MSSI en Libye… sans compter les mises à mort pratiquées dans les enceintes sportives de Chine, comme au stade de Yining, en 2014.

D’autres fois, c’est l’organisation de la compétition en elle-même qui vient violer les droits les plus fondamentaux : ceux des ouvriers népalais qui meurent sur les chantiers de stades qataris pour le mondial 2022, ou les ouvriers des stades de Russie pour l’édition 2018 ; mais aussi ceux des indigènes et des populations les moins aisées qui furent expropriées lors des constructions de stades pour l’édition 2014 au Brésil.

Un nouveau football mondial porté vers les droits de l’Homme ?

Malgré ce bilan peu réjouissant, quelques signes encourageants sont survenus depuis quelques années du côté de la FIFA, instance suprême du football mondial. : adoption de nouveaux Statuts incluant une meilleure prise en compte des droits de l’Homme, rédaction de l’article 3 pour le respect et la promotion de ceux-ci, transposition des conclusions du rapport Ruggie et adhésion aux Principes directeurs de l’ONU relatifs aux entreprises et aux droits de l’Homme… La FIFA refuse que son nom soit -de nouveau- associé à des violations des droits de l’Homme.

Que peut-on donc raisonnablement attendre pour la suite ? Aujourd’hui, l’insertion d’une « clause  droits de l’Homme » dans les candidatures d’organisation de la Coupe du monde semble bien partie et serait un signal fort envoyé par la FIFA. Cependant, sera-t-elle tenable, à l’heure où les coûts d’organisation se font sans cesse plus élevés ? Quel pays aura les ressources suffisantes pour organiser pareille compétition ? Le prochain EURO de football sera partagé par plusieurs pays et la Coupe du Monde 2026 sera, sauf surprise, organisée par un consortium de pays nord-américains (USA, Canada, Mexique). Si ce genre de mode d’organisation venait à se développer, peut-être permettrait il de ne pas favoriser les pays les plus riches, dont on sait que le haut du tableau ne rime pas forcément avec respect des droits de l’Homme.

En outre, la récente annonce d’une prise en compte du « critère droits de l’Homme » pour départager l’Allemagne et la Turquie pour l’organisation de l’EURO 2024 semble amorcer une réelle prise en compte de la problématique par les instances dirigeantes du football mondial.

Si ces réformes vont réellement dans le bon sens, il faut tout de même conserver un optimisme modéré. La FIFA est tantôt prête à exclure ou sanctionner un membre qui irait à l’encontre du droit international, notamment lorsque celui-ci ne reconnaîtrait pas les frontières définies par l’ONU (Russie, Chypre du Nord, Abkhazie, Ossétie du Sud), se rangeant ainsi sur les vues de la communauté internationale ; tantôt refuse de sanctionner un État dont les agissements sont jugés contraires au droit international par l’ONU et la Cour internationale de Justice, au motif qu’elle « ne fait pas de politique » (clubs israéliens installés en Cisjordanie). De même, elle décide de sanctionner le Koweït ou de taper du poing sur la table avec l’Iran lorsqu’une ingérence politique a lieu dans la nomination du président de fédération (nationale), mais se montre très prudente à l’idée de sanctionner ce même pays lorsqu’il exécute dans les stades de cette même fédération. Une attitude, en somme, très variable à l’égard du droit international et du respect des droits de l’homme.

S’il faut se féliciter de la tournure que prennent les évènements, il faut aussi se rappeler que le « match » n’est pas fini.

Paul Pouchoux