« Nous sommes piégés », déplore la députée tunisienne Leila Hamrouni qui coordonne le réseau des parlementaires abolitionnistes, initiée en 2014 par la Coalition tunisienne contre la peine de mort en partenariat avec Ensemble contre la peine de mort (ECPM). Après le double attentat qu’a subi la Tunisie en moins de trois mois, l’un au musée du Bardo l’autre sur la plage de Sousse, le parlement n’a pas le choix. D’ici la fin juillet, il doit voter une nouvelle loi anti-terroriste où la peine de mort risque d’être stipulée noir sur blanc.

« Jusqu’à présent, nous avions réussi à faire retarder cette loi, précise Leila Hamrouni du parti Nidaa Tounes, qui a remporté les dernières élections législatives. Comme il existe déjà une loi antiterroriste adoptée en 2003 sous le régime de Ben Ali, nous avons toujours dit que ce n’était pas une question prioritaire. Sur le plan institutionnel, l’urgence pour nous était de réformer le Haut conseil de la magistrature, qui reste une institution héritée de l’ancien régime souffrant de corruption. »

Mais aujourd’hui, la pression populaire est telle que l’Assemblée des représentants du peuple ne peut botter en touche. « Bien qu’il n’existe pas de loi miracle contre le terrorisme, le peuple tunisien réclame une riposte législative. Si le parlement ne réagit pas, il perdra sa crédibilité et sera retenu comme responsable, analyse la parlementaire. Les partis politiques ont très peur de l’avenir, très peur de décevoir. »

Dans cette jeune démocratie en transition, les attentats ont provoqué un traumatisme sans précédent. Au Bardo et plus encore à Sousse, « ça été un véritable carnage, une trahison nationale », condamne avec fermeté Leila Hamrouni. Dans les deux cas, les attaques ont été revendiquées par l’Etat islamique, les assaillants étaient de nationalité tunisienne et leur cible était le tourisme international, poumon économique du pays. Ils ont fait 62 morts et 84 blessés.

Trouver la distance bienveillante

« C’est l’effroi. Les Tunisiens sont dans un état de sidération. Ils ne comprennent pas ce qu’il vient de leur arriver, analyse depuis Paris la psychologue Asma Guenifi. C’est l’émotion et la douleur qui parlent. C’est important que cela sorte. Toute victime a besoin d’évacuer le traumatisme et je comprends ceux et celles qui ressentent un besoin de vengeance et réclament la peine de mort. C’est très humain. » Algérienne, Asma Guenifi a été personnellement victime du terrorisme. En 1994, son frère a été assassiné par le Front islamique du salut. « Au début, j’avais aussi des envies de vengeance, de mort. J’ai mis 8 à 10 ans pour m’en remettre. Il y a un deuil à faire. Dans ce long processus, les responsables politiques doivent, eux, garder la distance bienveillante. C’est une erreur de répondre dans l’urgence à la demande des victimes. »

Mais que faire concrètement pour que la Tunisie soit rassurée et retrouve une certaine sérénité ? Au sein de la commission de législation générale, la députée Najla Saadaoui se bat pour que la sanction retenue contre les auteurs d’attaques terroristes soit la prison à vie. « Sans aucune possibilité de grâce et avec des visites très limitées », précise l’élue. Comme cela avait été suggéré au dernier séminaire des parlementaires abolitionnistes tunisiens. « Mais nous sommes un minorité à soutenir cette proposition, même au sein de la commission », regrette Najla Saadaoui. Une proposition d’autant plus difficile à faire aboutir que le processus législatif s’avère encore long et périlleux. « Après le vote de la commission, il y aura l’étape des amendements puis le vote en session plénière. J’ai très peur que la loi réaffirme la peine de mort. » Par ailleurs, « nous créons une contradiction juridique, souligne Leila Hamrouni. Comment ne pas stipuler la peine de mort pour les actes terroristes alors qu’elle est toujours inscrite dans le code pénal tunisien pour certains crimes de droit commun ? ».

L’autre alternative serait alors déconnecter le problème de la sanction de la loi anti-terroriste. Autrement dit, que la sanction pour les actes de terrorisme ne soit pas définie par cette loi. Mais, là aussi, les chances de réussite sont maigres. « Je crois que le plus sage, estime Leila Hamroun, est de ne pas soulever le débat sur la peine de mort en cette période de fortes tensions et de remettre à plus tard notre travail d’abolitionniste. Cela fait certes perdre du temps mais ça fait trente ans qu’on se bat en Tunisie pour l’abolition. L’essentiel, c’est de continuer à y croire. »

Camille Sarret